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Y a rien qui s’passe…

Goeland_HoëdicBLog

Dire que nous n’avions échangé que deux mails avec lui depuis l’été dernier. Que j’attendais que mon bouquin soit prêt pour lui écrire un mot, en lui envoyant un exemplaire. Que j’avais pensé que ce serait chouette qu’il vienne à bord, pour faire quelques miles avec nous. Qu’à chaque fois que je recadre une photo je pense à lui, qui ne recadrait jamais les siennes. Qu’il me manquait un petit peu plus, depuis deux mois, sans que je sache pourquoi… Un peu avant minuit, j’ai trainé un peu sur FaceBook, a regarder le mur d’une amie.

Maintenant je sais pourquoi il me manquait un peu plus, depuis deux mois.

Il y a 25 ans et quelques mois, j’ai passé des soirées couché par terre, sur le tapis de la maison de mes parents, rue Filipescu, à Timisoara, de peur qu’une des balles traçantes qui traversaient le square derrière le petit parking d’à coté de la maison ne s’égare dans la pièce. Je venais de connaître un gars à la voix rauque, un accent inimitable pour un locuteur de français scolaire comme moi, une gueule, une vraie, un blouson en cuir noir et vingt-cinq kilos de matériel photo sur le dos. Un jour ou deux avant, dans la cour du Siège de l’Eglise Orthodoxe, à Timisoara, je venais de faire connaissance avec un homme qui allait changer ma vie. Je serrais la main de Régis, la première fois.

Régis te serrait la main, te serrait dans ses bras, te faisait la bise, deux fois, ou trois ? et te disait, du fond du cœur, du fond de la gorge, avec sa voix de Camel sans filtre… « ça va, p’tit gars ? »

Régis jouait aux fléchettes dans une immense pièce, avec une cheminée de ferme à un bout et un perpétuel chantier à l’autre, avec ses copains anglais éleveurs de chevaux, et moi, petit architecte timide arrivé de Paris dans ma Honda Civic blanche (c’est quoi cette bagnole de secrétaire, p’tit gars?). Des fois, après un vernissage épique, on allait au village. Au bistrot de Colomby. Les gars du bistrot essayaient de m’apprendre le patois. « Non, tu déconnes, c’est pas ça du tout, c’est pô du patoué d’ici, ça, c’est d’la Hague… ».

Régis me faisait refaire une deuxième séance de kazatchok endiablé, sur de la musique russe, un soir de fête, avec Pierre Olingue, les appareils photo à la main… « Tu nous en refais une, p’tit gars ? On n’a pas pu prendre LA photo… »

Régis m’embarquait sur son Kelt 760, un matin, dans le Port Chantereyne, en regardant le ciel. « Ils se sont complètement plantés, à la météo… Il fait un temps de curé ! On ira pêcher quelques maquereaux, t’emporteras ça à la capitale, hein, p’tit gars ? » La météo ne s’était pas trompé, et c’est sous grand-voile seule et moteur à fond, ciré jaune sur le dos et jean, slip et chaussettes trempées qu’on rentrait dans le port, chassés par un grain mémorable, en chantant « c’est pas l’homme qui prend la mer… »

Quoi, ben il y a mille choses ! Il y a vingt et quelques années, ou cent et quelque, je ne sais pas, rue Marcadet, à Paris, qu’il m’a fait gouter des huîtres. « T’as pas besoin de couteau à huîtres, p’tit gars, c’est pour les parisiens, ça. Je vais te montrer, c’est mieux à l’opinel. » Une autre fois, il a débarqué avec Jacques Aubert, une sacoche de coquilles Saint Jacques. « T’aurais un peu de safran ? Puis du beurre ? ».

Régis me racontait ses projets d’achat d’un Sun Fizz, au printemps 2013, avant que Roz Avel appareille depuis Arzal, direction La Corogne. C’est la dernière fois que je l’ai vu, qu’il m’a fait la bise, avec la même voix que je lui avais toujours connu. « Ça va, p’tit gars ? ». Lui, je l’avais trouvé bien. Plein de projets. Plein de vie. Comme d’hab. Nous, on récupère les boites de notre régulateur d’allure. Puis on file vers notre bateau. On appareille, Le Crouesty, Le « Gascogne », Gijon, La Corogne…

Je n’avais plus de nouvelles depuis quelque temps, et l’été dernier je lui ai écrit un mail. « Hombre, qué tal? Quoi de neuf par chez toi ? » Il m’a raconté des problèmes d’arthrose virulente, de mal de dos. Il en avait depuis quelque temps, des arthroses, des maux divers… il écrivait aussi quelque chose qui, à l’époque, ne m’avait pas fait tilter au point ou ça aurait du. « résultats, [qui] d’après le médecin, vont imposer une solide résistance psychologique ! » Il me parlait d’être obligé de rester dans un fauteuil, a faire des mots fléchés, que son bateau, on l’appelait maintenant « le rest-à-quai », je pensais à tout ça moi, pour la résistance psychologique, lui qui avait tellement la bougeotte… J’avais promis des mails plus souvent… mes petites misères à répétition ont fait que j’ai pensé à autre chose, que j’ai eu la tête pleine de conneries qui, pour l’heure, me paraissaient importants. J’attendais… je ne sais pas ce que j’attendais. Une connerie de plus…

Il y a quelques jours, j’ai écouté pour la deux centième fois une chanson d’Allain Leprest. « C’est drôle, des fois il a la même façon de parler que Régis », j’ai pensé, comme à chaque fois. Une connerie de plus…

« Quel con a dit « y a rien qui s’passe »… Tiens, faut vraiment que je lui écrive… ça tarde un peu, cette histoire de bouquin, je lui enverrai un mot… le bouquin suivra.

Maintenant je sais pourquoi il me manquait un peu plus, depuis deux mois.

Regis_Bogdan_BBQ

Régis avec Bogdan, à Quettehou, été 2005

Maintenant, il va me manquer tout le temps. Et à chaque fois que je tirerai sur l’écoute de génois, je penserai à lui… dans le salon de mes parents, à Timisoara, on parlait de chevaux. Et on s’est dit qu’une fois qu’il sera retourné voir sa Normandie, on se reverra. Parce qu’on avait aussi d’autres sujets en commun, à part les chevaux. Parce qu’on s’aimait bien. Parce que c’était lui.

Maintenant, il va me manquer tout le temps. Il me manque déjà, putain de merde !

Quel con a dit…

Regis_Bogdan_Ben_BBQ

Père et fils, Quettehou, été 2005

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