Archives de Catégorie: traditions locales

Considérations hâtives, fin de série au Portugal. Roz Avel sort du pays du « bacalhau ».

Troisième partie – Lisbonne – Cadiz. « T’inquiète, Flo, une fois que t’auras tourné à gauche, tout change».

Caraï ! Même les prix des marinas…

Lisboa, la ville des poètes, du tramway qui grimpe les montagnes, de la Torre de Belem (dans une bouche de lusophone, ça donne à peu près B’leym… ), des grands voyageurs en partance poussés par les alizés, mais aussi la ville des quartiers populaires d’Alfama, le véritable hub urbain Caïs de Sodre – gare de metro, de train et station de bus qu’on avait déjà connu à force d’y venir un câble de 10mm sous le bras – des rives du Tage, ou reposait tranquillement un Mousquetaire Club en cours de restauration. Lisbonne et tout le Tage, c’est une destination de croisière à part entière. Vous filez vers le fond, vers la Marina Parque de Naçoes, ou vous longez la rive sud (la gauche, celle de la statue qui rappelle Rio – « quand on monte la-haut »), et si ça ne vous plaît pas, vous filez au fond du bras du Tage qui remonte du sud, vers le port de pêche de Seixal. Vous plantez la pioche dans la vase de l’estuaire et vous filez manger une dorade grillée. Ou des sardinhas, selon les envies… On n’a pas eu le temps de le faire, pressés comme on l’était d’arriver en Algarve, mais on a proposé à Adi, notre équipier pour une semaine, de traîner un jour de plus. « Îmi convine perfect » (ça me va parfaitement) m’a-t-il répondu, dans son roumain souriant de petit gars de Bucarest, arrivé à bord avec un regard d’enfant devant un sapin de Noël. « Ce garçon me plaît », j’ai pensé, tout de suite après ce bref échange de propos. On a embouqué le Tage, depuis la forteresse Sao Juliao, et on a pris, tout d’un coup, plein les yeux. De Cascais à Oeiras, la veille, on avait déjà eu un bref aperçu, mais là… Woauw !

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On est passés le long de la Torre de Belem avec les yeux écarquillés, a voir ce symbole de tant de découvertes maritimes. On a vu la statue des navigateurs, œuvre particulière mais qui interpelle et parle aux marins des marins. On est émerveillés devant ce front de mer beau comme un plat de « Bacalhau à la Gomes de Sà », alors que tout d’un coup, un trois-mats portugais nous passe devant, toutes voiles dehors, vers la sortie du Tage, comme des milliers de ses comparses ont du le faire il y a à peine une cinquantaine d’années, pour chercher ce même bacalhau sur les bancs de Terre Neuve. Anita Conti en est témoin, elle qui racontait dans les années 50 que sur les ondes radio, lors d’une des dernières campagnes de la Grande Pêche au Grand Nord qu’elle a pu suivre, on entendait surtout parler les pêcheurs portugais ou basques.

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mardi, 31 juin, 09h30, Lisboa, Doca de Alcàntara Lat 38 42.1035 N, long 9 10.1556 W

Météo du matin, sur ZyGrib. Nébulosité 86 %, possibilité de précipitations. Vent du NW 8-10nds, forcissant 12 à 15 et tournant NNW en journée, 15 à 17nds en soirée. Grand soleil après 15h. Route théorique pour Sesimbra – après la bouée verte N° 1 route au plein sud sur le Cabo Espichel (175-180°), ensuite plein Est (88-90°). La réalité sera un petit peu différente, mais pas tant que ça…

A 13h15 on s’approche d’Espichel à la vitesse grand V d’environ 6,5nds. Le vent nous aide bien, et le courant portugais qui pousse au sud est avec nous. On a déjà calculé qu’il faudra empanner après Espichel, mais il faudra une super stratégie d’arrivée pour savoir à quel moment – je n’ai pas envie de faire des dizaines de virements, ce qui me plairait est une manœuvre et ensuite de filer sur un seul bord jusqu’en face de Sesimbra. La bizarrerie de ces eaux fait qu’en tenant un cap GPS (je ne te parle même pas du compas magnétique, c’est le bordel total) de 165° on fait du 180°, alors je prolonge le plaisir. Faut dire que plaisir il y a, sous le soleil (oui, oui, exactement) a se faire pousser les fesses à 6,5noeuds et a surfer gentiment sur les vagues. Bondieu, j’espère arriver dans le port avant que la nortada se mette a fond au boulot, il paraît que des hauteurs de Sesimbra il y a de ces rafales catabatiques qui descendent… Bon, ça y est, on vire. Adi, fais gaffe, tu le feras avec moi. Aglaïa, tu suis quand même le mouvement, au cas ou j’aurais besoin d’aide ? 14H20. Bon, c’est prêt ? On empanne… NICKEL !

Le souci, ce fut après. Devant le port, une ligne balisée par deux balises jaunes, de celles qui montrent aussi les filets au thon, ou les cables sous-marins. Passe-moi la VHF, Aglaïa. « Marina Sesimbra, Marina Sesimbra, this is Sailship Roz Avel, do you read me ? Over ! ».

Marrant, quand même, de trafiquer à la VHF en anglais. Heureusement que je parle anglais… faut dire que mon portugais est un peu laborieux, pour l’instant, et que la génération 30-40 ans ne parle pas souvent le français. Bon, on s’en fout, ça répond.

« J’aurais besoin d’une place pour la nuit, est-ce que c’est possible ? » « Quelle est la longueur de votre bateau ? » « 13m » « C’est OK, vous rentrez dans le port et le mRinero vous montrera la place. » « Moito obrigado ». Et ces putains de bouées jaunes ? « Marina Sesimbra… » Je pose la question qui nous brule les lèvres. « The yellow buoys in front of the entrance, can we pass through ? » « Well… well… I think you can… ». En attendant, une demi-douzaine de pêcheurs de Sesimbra, dont certains bien plus longs que deux Roz Avel réunis, passent allègrement entre les machins… bon, je crois aussi que c’est possible…

Rentrée dans le port, les bouts des pare-bats entre les dents. Ça y est, la nortada est sur mon dos. Et c’est clair, aussi bien Nick Ellis que le guide Imray l’ont dit, les rafales tournent autour de 27-30nds. Chiant, quoi… Le marinero me montre une place. Il aurait pu choisir plus cool… deuxième après l’entrée, après un gros bateau bizarre, des rafales latérales du mauvais coté, celui ou le pas d’hélice m’envoie directement dans un Océanis 441 flambant neuf… du premier coup, ça ne rentre pas. Deux coups d’hélice plus tard je me présente pile dans l’axe de l’espace entre les cat-ways. Un coup de bourrin, une rafale. Ça ne le fera pas. « Mets du gaz » me dit l’armatrice. « Ben tu vois que ça ne passe pas… je refais un tour. » On y va, dans le mauvais sens, celui ou il me faut deux longueurs de bateau pour pouvoir tourner. Bref, on revient à la charge. Le marinero a l’air stoïque, il en a vu d’autres. On se remet dans la passe. « Mets du gaz, j’te dis. » J’y vais, j’en ai marre et je sais que ça ne sera pas mieux plus tard, ou alors faut attendre neuf heures du soir. Et scrrrraaaaatch… « Tu fais chier, on a rayé la coque, tout du long ! ». « Ben t’avais qu’a mettre les pare-batts mieux que ça » dit le capitaine, de mauvaise foi comme d’habitude. Ça y est, l’engueulade commence. N’empêche que là, la belle peinture de chez Adolfo Gallego est bien esquintée… tant pis, on fera ça un jour, comme l’étrave.

Adi fait le juge de paix. « Allez, on va en ville et on verra tout ça plus tard. »

Un tour dans Sesimbra nous met de meilleure humeur. Ville de pêcheurs, mais ville touristique aussi. Des petits restaurants traditionnels se mélangent aux lieux plus sophistiqués, des maisons anciennes typiques du nord-Portugal aux constructions des années 70-80 – un front de mer bigarré et hétéroclite, l’intérieur de la ville magnifiquement portugais et les petits bars des hauteurs de la ville donnent envie… dommage, ils n’acceptent pas que Gin rentre avec nous. Alors on se rabat sur la terrasse d’un papy, « t’as vu, en bas, celui qui avait le menu sur une ardoise, écrit maladroitement, avec le bacalhau à 7,5€ ». Y a plus de bacalhau ? Bon, ben tant pis, ce sera ne dorade, un verre de vinho verde et puis au lit. Les caracois, Adi, tu les auras plus tard.

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Mercredi, 2 juillet, 7h30, Sesimbra (qu’on doit prononcer SeZimbr’, pour se faire comprendre) Lat. 38 26.3394 N, long. 009 06.5741 W

Météo de ZyGrib, la veille au soir. Vent 9-15nds du NE, nébulosité 3,8 %, quelques gouttes possible. Tournant NNW 16-17nds autour de midi

forcissant 20nds à partir de 14h, faiblissant après 20h. Temp. 16° le matin, 20° dans la journée. Visi. >10nds, Baro 1015.

Départ théorique pour Sines, changement de cap pour Setubal aux alentours de 9h30

Départ en fanfare pour Sines, une trentaine de miles plus bas. Le vent nous pousse allègrement dans la mauvaise direction. Sur la fausse panne, les moins de 8 nœuds font battre les voiles, et on sent d’ici qu’on va etre devant Sines, au milieu des cargos, en pleine nortada. Les gars, si on allait dans la baie de Setubal ?

Troia Marina, partenaire avec nos amis de Porto, nous font 20 % de remise. Ca devrait aller, non ?

OK, c’est parti. La route longe ce que Nick Ellis appelle « one of the most dramatic anchorings in North Portugal ». Le mouillage de Portinho de Arrabida s’étire sous une falaise impressionnante. Le souci, c’est qu’il y a un banc de sable qui barre l’accès, qu’il faudrait avoir une carte détaillée du lieu, récente si possible, qu’il faudrait avoir un tirant d’eau de 1,50 comme le Bavaria de Nick Ellis, qu’il faudrait avoir un peu plus de courage et s’y présenter au bon moment de la marée. Moi, ce matin, rien de tout ça, alors on emprunte le chenal de la Ria de Setubal. Attention les gars, a pas rater les premières bouées – la grande étendue d’eau devant nous mesure moins de 1,20 à marée basse. Et nous, on y est presque, à marée basse… on s’y est présentés en début de flot, pour monter avec le courant dans le dos. Donc au moment ou on voit les chiffres du sondeur baisser dangereusement, je me dis « merde, gars, fais gaffe ! ». Je regarde un peu autour, j’étais en train de filer à droite de la première verte… Vite, un coup de barre, et le problème est réglé.

Pour le reste, on est au Portugal, magnifique et décrépit, un superbe établissement balnéaire sous la forme d’une extension d’un superbe château surplombe le chenal d’entrée dans la Ria et 500m plus loin, une horrible cimenterie envoie sa poussière sur le plan d’eau. La montagne est superbe, mais les cargos rouillés qui font relâche dans le très actif port de commerce qui est Setubal passent au ras du château… « Est-ce qu’on aura tous les deux de la place ? » se demande l’équipage, les yeux sur la masse d’acier qui déboule, derrière un petit bateau pilote… et ça passe. Ouf !

Derrière une plage immense, coté tribord, sur la rive d’en face, Troia Marina. Moderne, devant des immeubles « design », la voix dans la VHF m’indique le ponton d’attente. On va aux bureaux. Une fois la douloureuse (assez salée – 49€ après déduction de la remise, quand même) payée, le marinero nous propose une place juste en face. Encore une fois, demi-tour sur le mauvais bord… bon, on y est, la marina est large… le gars nous attend sur le ponton, nous fait signe, avance, capitàn, avance, Aglaïa saute sur le ponton avec la « cravate »à la main, avance capitàn… MERDE ! L’ANCRE !

A la barre, impossible de voir que juste devant l’étrave, l’ancre de Roz Avel était en train de défoncer la borne électrique du ponton… et ce gosse qui me disait d’avancer… Bon, pas grave, avec Adi, on sort une trousse de tourne-vis, les gosses se précipitent avec deux ou trois lattes pour remplacer les bouts cassés du ponton, la borne remise à la verticale en 10 minutes est à nouveau opérationnelle. Désolé les gars…. No problema capitàn, ça arrive… Les portugais sont tellement gentils…

Troia Resort est une petite station balnéaire ultramoderne, pour portugais friqués et touristes scandinaves. Tout ce qu’on déteste (pas les portugais et les scandinaves, quand même). Et pourtant, une fois dépassé le dernier immeuble aux longs balcons en verre, une zone lagunaire s’étend, qui va nous accompagner le long de la côte presque jusqu’à Sines, demain matin. Un petit plan d’eau, une énorme zone humide, une superbe dune qui la sépare de l’océan, et nous voilà, Gin et moi, dans un univers en totale rupture avec les hôtels et appartements touristiques qu’on vient de laisser derrière nous. On se régale a se balader entre les pins et les roseaux (surtout moi) et a trimbaler des bouts de bois longs de deux mètres dans la gueule (surtout Gin). Allez mon gars, il est temps de se coucher. Demain, on a une belle tranche de nav a faire.

Quelques petites courses. Adi nous régale d’un magnifique risotto aux funghi porcini, agrémenté par des copeaux d’un morceau de parmesan qu’il a apporté lui même, de Parme, ou il travaille « pour que les agents de la commission européenne puissent aller sur FaceBook tranquilles », comme il m’a dit un jour. Si ce n’est pas l’équipier parfait, ce garçon , j’m’y connais plus…. Allez, dodo !

Jeudi 3 juillet, 10h00, Troia Marina, baie de Setubal, Lat. 38 29.6927 N, long. 08 54.2963 W. Setubal, c’est Chtoubàl, avec le « l » portugais à moitié avalé… sinon, ça ‘l’fait pô !

Flux faible 4-7nds du NNW, faiblissant 4nds en fin de matinée. WNW en debut d’après-midi, forcissant 10-14nds puis 15-18nds en soirée. Mer belle, visi >10Nm, baro 1020. Cap théorique après la sortie du chenal de Setubal – env. 190°. Route au moteur pour sortir du chenal, puis GV+GSE. GV-1ris +GSE 85 % ris en soirée

La sortie paisible du chenal de Setubal (ah, la belle bouée verte qu’on a failli passer du mauvais coté hier soir… « cuidado ! ») présage une journée de navigation paisible. Ce ne sera pas tout à fait le cas, mais grâce aux qualités nautiques de Roz Avel et à la maîtrise de son super équipage on fera une descente tout schuss jusqu’à la cité de Vasco de Gama.

Tout le long des falaises de la « Mar de Sines », les interminables plages continuent sans interruption. Heureusement qu’on a coupé tout droit, sinon il y aurait de quoi s’endormir. Juste qu’à un moment donné, les surventes à plus de 15 nœuds sont de plus en plus fortes. Roz Avel avance à 6,5nds, sous régulateur (qui a, somme toute, un peu de mal) et moi, j’avance la couleur. « Dès que je vois 20 sur l’anémo, on prend un ris. D’ac, armatrice ? » « Ça marche, capitaine. »

Tiens, un petit voilier devant nous… on va le gratter ? On va le gratter. On y mettra une heure… On aura le temps de l’analyser à loisir, de le prendre en photo sous toutes les coutures, de dos, du coté et ensuite de face… Pas si petit que ça, finalement. Tiens, il a un ris (au moins) dans la GV… et un peu moins de génois. Deux personnes à bord. Coucou… Des anglais, Red Ensign. Ils ont l’air sympa… Ca y est, on les a passés. Bon, on avance encore un peu et on le prend, ce ris ?

AlibiIII

Aglaé saute sur le rouf, monte en pied de mat et moi, je mets Roz Avel au bon plein. Notre amie la houle, bien gonflée cet après midi, nous secoue bien, à cette allure. « Tu t’accroches bien, dis. Et tu fais vite. » « Oui, oui. » A chaque fois j’ai l’impression d’être un maître d’école devant une classe de gamins turbulents et hyperactifs. Il y en a bien un qui dit au prof, d’un air absent « oui, oui » tout en continuant a faire ce qu’il veut. Bon, on se le prend, ce ris ?

Roz Avel avance à la même vitesse, mais le confort est tout autre. On est moins ballottés et le régulateur fait plus facilement son travail. Ce brave Heidi, un Hydrovane, est excellent à toutes les allures jusqu’au travers, a condition qu’on avance à plus de 4 nœuds sur le fond. Aux allures portantes, c’est une tout autre histoire. Je n’ai pas encore fini d’essayer des options, des réglages, des combinaisons de voilure, mais une chose est certaine – il est très sensible au réglage des voiles. Tiens, je mollis un peu le hale-bas… yess !!!

Cabo de Sines en vue. On commence une approche, un peu plus lente, a longer une immense digue qui abrite ce grand port pétrolier. Des tankers a n’en plus finir, et cerise sur le gâteau, quelque gros bateaux de pêche. Plein de gros machins en ferraille au mouillage ou en approche… Nick Ellis nous avait prévenu, c’est un port de commerce très actif, et il en est tout autant pour la pêche. Slalom entre les deux pétroliers par ci, attention au bateau pilote par là… tu l’as vu, le vert, qui déboule du sud ? Attention, tu te souviens, la digue est prolongée par un reste d’ouvrage cassé par les tempêtes, avec une bouée en bout… surtout pas couper le fromage de ce coté-là.

Le port de plaisance est caché dans une anfractuosité de la côte, un peu au SE des infrastructures du port pétrolier. Une jolie petite baie, derrière deux petites digues-abri, au nord-ouest – mouillage sur ancre et corps-morts (majoritairement réservé à la pêche locale) et au sud-est, les pontons de la marina. Des gars s’affairent sur des pontons, on cause à la VHF en anglais, on nous fait de grands signes, on exécute un parfait 180° le cul à 10m du ponton carburant et nous voilà amarrés. Parfait, mon cher équipage. Merci, capitaine. Ça mérite un tour chez Dom Vasco, tout ça…

Papiers, capitainerie, carte d’accès aux pontons, pas cher, Sines, plus que raisonnable au vu de la qualité des prestations, allons-y, faisons un tour en ville, acheter des vivres… Supermercado ? A trois Km. Ah bon… En rentrant au bateau, on croise un couple d’anglais. Tiens, les gars du bateau qu’on a doublé tout à l’heure… « Si vous avez envie passez au bateau, qu’on vous file les photos qu’on a pris de vous… c’était joli a voir, dans la lumière de l’après-midi. Vous aviez de l’allure. Nous, après, on a pris un ris. Ma limite, c’est 20 nœuds. » « Moi aussi, mais un peu plutôt. Ma limite à moi c’est 15… » C’est s/v Alibi, un voilier fabriqué en Afrique du Sud, mené tranquillement par un couple fort sympathique. « Vous allez ou ? » « On essaie, lentement, d’arriver en Med… mais on n’est pas pressés. » Ils ont hiverné, comme nous, en Galice, mais de leur coté, c’était dans le nord, à Viveiro. Problème de moteur, aussi, mais plus sournois… bactéries dans le gasoil. « Et Viveiro ? » « Ben… on a appris a l’aimer » me dit la dame… sounds so british, doesn’t it ?

On monte dans la « fortaleza » locale, on traverse la vieille ville et on se trouve dans une succession de maisons blanches, mélange ibérique d’architecture quelconque des années 50 et de petites maisonnettes de pêcheurs. On se fait insulter par un chien jonché sur le toit d’une maison, guidés par quelques vieux qui n’en savaient rien, on finit par trouver le Lidl local (OK, je vous dirai que Lidl, c’est pas Pingo Doce, que l’on y trouve les mêmes pâtes, boites de conserve et têtes d’ail provenance Argentine qu’en Bretagne Sud, mais on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a). Peu importe, demain, on file. On aurait bien aimé rester un peu…

Dom Vasco doit nous regarder de travers. Il est présent partout, dans cette bourgade dont son papa était le maire, il y tient rue, bistrot, tasca, magasin de souvenirs et gargote à sardinhas. Je me surprends a imaginer le grand voyageur portugais atterrir dans la baie de Sines et redécouvrir les lieux, quelques siècles après ses voyages… Il serait sûrement surpris.

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Demain, grosse étape, 62 milles, dans la partie de côte la plus exposée à la nortada. Aucune alternative d’amarrage avant la fin, et l’ogre du coin, Sao Vicente, nous attend avec la batte de baseball dans la poche de son calcif. On part de Sines au petit matin, aussi tôt qu’on pourra le faire, et on descend jusqu’à la Ponta de Sagres – il paraît qu’il y a un mouillage bien, juste derrière. Alternative (un demi-mille après) – le petit port de pêche de Baleeira, pas de marina, mais un bon mouillage (mais j’ai vu des cailloux sur la carte, un peu partout, j’aime mieux Sagres, c’est propre). Allez, dodo. A’d’main.

Vendredi, 04 juillet, Sines Marina, Lat. 37 57.0361 N, long. 8 52.1244 W.

Météo de ZyGrib, jeudi soir : lux faible du N env. 10Nds, forcissant 11-12 nds et tournant NNW vers midi. Rafales à 20nds en soirée vers le Cap.

Mollissant dans la nuit et tournant N. Mer peu agitée,, visi >10milles, faibles pluies possibles en matinée, soleil ensuite. Baro 1019.

L’équipage est vaillant, mes gars, le plus fainéant de la tripulacion est l’officier de sécurité. Faut dire qu’en ce moment, avec les amis qu’on se fait partout, il a peu de boulot. Bref, à 8h30 pétantes nous quittons à regret le port de Sines, pour faire cap vers le Cap. Le seul, le vrai le grand. Celui dont parle Alain, notre amis de Video Bleue, quand il dit dans un de ses SMS qui nous aident à positiver « courage, vous allez voir, une fois que vous tournez à gauche, tout change ». On me l’a bien dit, tu passes le Saint Vincent – plus rien n’est comme avant… oui, oui, je sais, c’est facile…

Comme d’hab, la météo constitue une vague indication sur le temps qu’il fera. Sur le coup de 10h40, deux bonnes heures après le départ, nous sommes toujours sous GV et moteur, Perkie ronronne de ses 2000 tours habituels, on avance à 7 nœuds sur le fond et l’ETA (vous vous souvenez de mon cours d’abréviations maritimes du précèdent billet?) est à 18h30. Ça, c’est bon, vous me direz… mouais, 18h30, le créneau favori de la nortada, là ou ils annoncent des rafales à 20 nœuds. ZyGrib = tu dois compter sur trois nœuds de moins dans le petit temps et jusqu’à dix de plus dans la baston. Donc on doit s’attendre à des claques à 30 nœuds aux alentours du vieux papy Vicente… ça promet !

J’ai des problèmes de conscience avec l’électricité. Comme tout marin de grand voyage, je rêve de mouillages forains à n’en plus finir (et gratis, qui plus est), de lagons à eau turquoise et tu comptes les poissons multicolores par milliers sur le fond, que tu peux voir parfaitement à 7-8m en dessous. Le souci est que les petits paradis terrestres n’ont pas de prises de quai standard européen. Les sources d’énergie à bord de Roz Avel sont, à part le réseau de 220V du quai des ports de plaisance, deux panneaux solaires de 100W (que j’ai accompagné par un régulateur MPPT censé rajouter 30 % de rendement à leur production habituelle), une éolienne (qu’on a fini de brancher il y a peu, à l’aide d’Adi, dans la perspective des mouillages de l’Algarve) et le bon vieux alternateur de Perkie. Mais voilà, pour que les batteries soient chargées à bloc par l’alternateur, il faudrait que celui-ci fournisse son énergie à une tension de 14,5 – 14,7V. Or, à 2000 ou 2500RPM, l’engin de Perkie envoie 14V à tout casser. Du coup, je suis les yeux rivés sur le moniteur de batterie (que je soupçonne d’être un pervers manipulateur, et ce depuis notre départ d’Arzal) qui m’indique, moteur en marche en régime de croisière, un « apport » négatif d’environ 1A… quand ce n’est plus… ou moins… bon, stop, j’my perds. Bref, j’ai des soucis électriques que je suis seul à bord a souffrir. Tout ça s’est quand même considérablement amélioré dépuis la pose du nouveau chargeur de quai (merci Javier, merci Costin). Bon, pour l’instant, tout ça me paraît pas mal, le répartiteur envoie du jus vers la batterie moteur en priorité, pour basculer sur le parc de servitude dès que celle-ci est chargée. Donc si maintenant j’ai du -1A, j’aurai bien du +5 d’ici une demi-heure… inch’allah !

Point nav à 13h12, quelque part devant Arrifana. Lat. 37 26.8600 N, long. 8 55.1440 W.

Nous avançons dans les mêmes conditions, motorsailing, comme disent nos amis anglais. Extrait du journal de bord :

GV+MOT, vent forcissant 8-10 kts, NNW, approchant 11 dans les risées. Petite houle constante NW. Croisé l’OCEANIS 40 qui est parti avant nous de Sines. Croisé deux dauphins. Déjeuner dans le cockpit à trois, salade de riz. Dès que le vent établi dépasse 10 a12 de manière stable on va dérouler le génois. ETA 17h30. VIT FOND env 7,5kts. CAP 190-192. TEMPS ENSOLEILLE.

Les gars de l’Oceanis 40, je ne comprends pas ce qu’ils fabriquent. Eux, ils portent les deux voiles, sûrement le moteur aussi (en passant j’ai cru voir l’eau de refroidissement sortir) et pourtant on est en train de les doubler en vitesse… Ah, voilà, tout s’explique. Les gars sont dans le cockpit, table dressée, bouteilles de bière à la main, en train de se prendre en photo l’un après l’autre, avec la côte portugaise derrière, sur leur bâbord. Faut dire qu’elle est belle, par ici (le « mouillage » – beaucoup dire – d’Arrifana est qualifié par l’Imray de dramatic – cela dit s’y attarder quand le vent forcit peut devenir dramatique). Une succession de falaises et de vallons taillés dans la pierre, on est loin de la looooongue plage de Setubal à Sines. C’est l’avant-goût de l’Algarve, après l’arrière-goût de la Galice qu’on a ressenti pendant toute la route de Baiona à Porto.

Sur le coup de 15h, le vent forcit à 12-14noeuds, plus de 15 par moments. C’est vraiment de la belle nav. Roz Avel glisse sur la houle, quasi sur la fausse panne, on joue avec la limite de l’empannage. Nous coupons le moteur, gréons une retenue de bôme et déroulons le génois. Bon, c’est pas tout ça, mais faudra faire gaffe, le Cabo Sao Vicente n’est plus très loin. D’ailleurs, ça ne tarde pas, on commence a voir le bout de cette longe falaise escarpée. Après, à 120 milles au sud, c’est le Maroc. Mais ça, ce sera plus tard. « Patronne, on serait avisés de prendre un ris, maintenant que c’est plus ou moins confortable, pour arrondir le Cap tranquillement » « OK Capitaine, on y va. » Je pousse la barre, en essayant de positionner le bateau au bon plein, ça vient, mais c’est un peu long… faut dire que dès qu’on quitte le portant, les 15 nœuds qui deviennent par moments 17-18 nous tombent en plein dans la figure. Eux, et la houle… ça change d’ambiance à bord. Bon, on est des marins, ou merde ? Allez, ce ris !

« Ca vient, ça vient. Je range la drisse et j’arrive. » Elle est formidable, mon « first mate » Aglaïa. Elle serait capable de dormir dans la cabine arrière ou sur le pont pendant toute une journée de nav, mais si j’ai besoin de « more hands on the deck » elle est là dans la minute. Enfin, des fois dans les deux minutes, du genre « attends, je m’habille d’abord… ».

Cabo Sao Vicente. Des rafales, pas plus de 25 nœuds, c’est beau comme de la bonne sardinha grelhada, dans le soleil couchant. On a sous-traité la photographie à Adi, pour la circonstance armé de notre Canon et du téléobjectif. C’est que du portant, on est passés au travers, et que les claques, filtrées par les hauteurs des falaises, sont assez violentes. Peu importe, c’est magnifique. Un voilier nous croise, dans le sens contraire… il ne sera pas à Sines avant la nuit, celui-là. Il doit vouloir naviguer de nuit, pour profiter du temps un peu moins venté qu’on a, par ici, entre 22h et 6-7h du matin. Pour ce qui concerne Roz Avel, voilà la Ponta de Sagres. On enroule la pointe, on enroule le génois aussi, on démarre le moteur, on affale tout ça et on s’approche… regarde, il y a un cata par là, deux ou trois voiliers de l’autre coté… bon, on se fout au milieu, un peu sur la gauche, pas tout à fait au droit de la partie creuse qui doit bien concentrer les surventes, on balance la pioche et 40m de ferraille et on n’en parle plus. « OK, patron ! »

Pas de chance, le moteur HB de Little Gu n’a pas envie de démarrer. Depuis les falaises, ça envoie du jus (marée descendante) et de l’air (rafales à 25-28, l’anémo a vu même du 30 à un moment donné). Bon, mon Gin, tu pisseras demain matin, désolé. Si on va à l’aviron, c’est pas à Ponta de Sagres qu’on arrive, mais à Mohammedia. Marrant, on dirait qu’il a compris…

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Samedi, 5 juillet, 10h. Enseada de Sagres, Lat. 37 00.1447 N, long. 8 56.4036 W.

Sagres – Portimao, environ 20Nm a faire, on a du travers dans les 12 à 15 nœuds, du soleil, du pur bonheur. Ca y est, on est en Algarve.

Il avait raison, Alain. On a tourné à gauche, tout change. Faudra voir ça avec François Hollande… je sais, je sais, c’est facile… et puis, Hollande, qui a dit qu’il était de gauche ?

Une journée le long des falaises, a croiser des voiliers sortis pour le week-end, des vedettes en pleine pêche, tout le monde a l’air de s’amuser, même nous, Adi est à la barre, nous on suit la route et Gin, il suit les vols des goélands autour des bateaux. Quelques limites à ce bonheur – devant Lagos on devine la grosse tache construite de cette ville, des hôtels, des barres d’immeubles modernes, ça ne donne absolument pas envie d’y aller. En s’approchant de Portimao, pareil – le long d’une très belle plage s’étirent des barres de béton, toute la rive droite du Rio Arade est bourrée de béton. Qu’importe, nous allons de l’autre coté, à Ferragudo. Magnifique mouillage, parfaitement abrité par les deux digues qui protègent la baie créée par le Rio, une belle falaise borde la magnifique plage vers le Nord et l’Est, au bout – un château posé pratiquement sur l’eau, derrière un charmant petit village de pêcheurs et un petit port d’échouage ou se dandinent quelques unes de ces barques peintes en couleurs vives dont les portugais ont le secret. Une certaine image du bonheur.

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On arme Little Gu pour l’aviron. Je vais au bled, accompagné par Adi (il part demain, le malheureux…) et par Gin, qui assure notre sécurité, comme de coutume. On va peut-être enfin les trouver, ces caracois !

« Deux regrets, j’ai, de cette croisière » me dit Adi. « Je n’ai pas eu le loisir de me baigner dans la mer, et je n’ai pas réussi a manger de ces petits escargots blancs… » Ben quoi, il a le droit ? Pour la baignade, c’est un peu tard, mais dans la petite taberna de la rue principale de Ferragudo, avec une chope de cerveja, je vois la jolie serveuse nous poser devant une gamelle de ces petits… on dirait des bigorneaux blancs. EXCELLENTS ! « On va en emporter quelques-uns à Aglaïa, t’en penses quoi ? » Gentil, ce garçon, avec ça… ce soir, un bon petit dîner d’adieu. En amuse-gueule, les petits escargots. Le lendemain, sur les conseils de la dame de l’épicerie du village, on file de bonne heure sur la plage et on appelle un taxi. « On est rue… blablabla… » Adi lui dit en anglais le nom inscrit sur le coin de la maison devant nous. « Connais pas… on ne peut pas se voir au centre du village, por favor ? » Ben oui, si on n’a pas le choix… En avançant, on voit un panneau, avec le nom de l’ensemble résidentiel touristique et luxueux qui borde le village. Adi reprend son portable. « Vila Castelo, tu connais ? » « Bien sur. J’arrive. » Et voilà, il s’en va. On a perdu (temporairement) un équipier, on a gagné un ami. Le soir, presque au bout de son voyage vers Parme, ou il travaille, il nous enverra un SMS très touchant… mais ça, ça nous appartient à nous trois. Le reste, on l’écrira peut-être ensemble dans une autre étape.

Au mouillage de Ferragudo on aura passé une dizaine de jours. Quelques moments amusants… en arrivant sur le plan d’eau, après un tour des bateaux, histoire de choisir la meilleure place (restante… il est chouette, ce coin, alors il est plein) je vois un cata jaune. « Tiens, franchement, tu ne penses pas que ça ressemble à Paquita? » « Bah non, n’importe quoi, ils étaient au Maroc, ensuite ils partaient aux Açores ! ». Le lendemain matin, en proie au doute, juste après le départ d’Adi, je fais un tour avec Little Gu… Mais « Bondieu mais c’est bien sur !!! » La silhouette unique d’un Flicka 34 fabriqué maison, peint en jaune, l’œil égyptien peint en bleu à l’étrave, ça ne pouvait être qu’eux, nos amis Françoise et Alain, notre couple suisse favori que nous avons connu l’année dernière à Sada, revu à Cangas, on s’est suivi sur nos blogs respectifs… tiens, v’là Alain ! Un saludo ! Qu’il est petit, le monde des marins à voile.

Un soir, un bateau blanc à bouchains, belle carène élancée, rentre, à la nuit tombante, parmi les bateaux du mouillage. Je suis dans Little Gu (j’y ai passé des heures, dans ce canot, a promener le chien, a faire des courses, a chercher des bidons d’eau…) Nathalie est restée à bord. « Heeeeey ! ROZAVEEEEEEEL !!!! » Les cris de Dominique transpercent le silence (tout relatif) de la soirée. C’est Shenandoah, le bateau de notre ami Henri et de sa compagne, Dominique, des amis connus à Escarabote, avec lesquels on a visité les Piscinas Naturales de Rio Pedras, Combarro, mouillé à Barra, grimpé sur le Monte Facho et se fait sortir d’une passe un peu difficile à Cangas… enfin, des amis quoi. Ils viennent rejoindre Rémi, un autre voyageur, dont le massif voilier en acier se dandine déjà au bout de sa chaine, un peu plus loin. Le lendemain, Nathalie a son escapade à Lisboa, pour chercher son passeport. Ben moi, j’irai avec les normands boire une mousse, tiens…

Le soir suivant, poulet grillé et autres amuse-gueules sur le bateau de Rémi. Une agréable philosophie de la vie en mer, un équipage fort sympathique, super soirée.

« Vous faites quoi, après ? »

« On a envie d’aller à Culatra, mais en fait, plutôt de l’autre coté de la lagune, vers Faro, au mouillage de Barra. »

« Ben nous aussi, on a envie d’aller à Culatra. Vous partez quand ? »

« Nous, on partirait bien demain, vers midi. On va faire un peu d’eau et de gasoil et on y va. »

« Bon, ben on ira à Culatra dans deux jours, si on vous voit, c’est super. Sinon, on grée le canot et on vient vous chercher de l’autre coté. »

« OK, ça marche. »

Lendemain calme à Ferragudo, deux voiliers normands filent vers la passe d’entrée de Portimao… Salut les gars, à demain !

Pour Roz Avel, pas de départ le lendemain. On y avait pourtant cru… J’ai pris la VHF, le matin. « Marina Portimao, marina Portimao, do you read me ? Over… »

Nous avions prévu d’y aller pour le « court séjour » de 4 heures, faire le plein d’eau, un peu de gasoil, brancher un peu nos batteries, pour partir tranquillement vers Culatra, une trentaine de miles. Seul souci – être à l’entrée de la Ria Formosa avant l’heure de la renverse, pour ne pas monter le courant dans le nez (des fois ça peut monter à 5-6 noeuds, pas évident a contrer). Alors on traine un peu, on calcule, on discute avec Alain. Alain, il me dit « tu vas à Culatra pour une nuit ? Tu vas être frustré… ». C’est con, tout ça, et il n’y est pour rien, mais finalement, on n’y ira plus du tout. Le moment de remonter la chaine, je dis à Aglaïa « un petit coup de marche-arrière s’il te plait. » et grschtschtsgrrrrr… un drôle de bruit s’échappe du local moteur. C’EST QUOI CE BORDEL ?!?

L’accouplement souple mis en place à Cangas s’est tout simplement dévissé. Une veine qu’il n’y ait pas de vent… « lâche la chaine, doucement. On reprend le mouillage. On verra après… »

« Marina Portimao, marina Portimao, do you read me ? Over… » (faut dire qu’ils sont à 500m de nous, la Marin T’as du fric ?a de Portimao). Discutions avec la dame qui tient le combiné de l’autre coté. Pas moyen de vous aider, on n’a « pas le droit de remorquer des bateaux » (à d’autres…), « non, désolé, je ne sais pas ce que vous pouvez faire » et autres « je n’y peux rien, je regrette… ». L’Algarve, coté marinas, quoi. T’as du fric ? Ça roule. Tu n’as pas beaucoup de fric ? Tu ne nous intéresses pas…

Deux jours d’échange de mails avec Costin, de recherches sur le net, de spéléo dans le logement de Perkie, et le tour est joué. En attendant, on aura pris nos habitudes, à Ferragudo. La mamie du Supermercado connait déjà el pintor qui lui a montré ses croquis de l’église, i tal i qual… Les vieux du café du bout de la rue principale, là ou il n’y a pas encore de boutiques à touristes, commencent a connaître le gars aux cheveux longs qui promène son chien le matin et vient juste boire un café. Et chaque soir, après nos balades diverses et variées, on boit notre verre de sangria avec les Paquita. Le monde se porte bien mieux, maintenant qu’on l’a refait, dix jours durant… Mais le temps passe. Un couple d’amis doit nous rejoindre quelque part en Andalousie, et le lieu qui me paraît convenir parfaitement est Càdiz. On quittera ce mouillage un fin de matinée, le cœur serré, le 19 juillet. Ça nous rappellera les joies de la navigation de nuit, la magie des lumières qui s’éteignent, le lever de soleil sur la mer. Ça nous permettra de revoir des amis, Sofia et Jaime, la fille de Javi et de Sofia et son époux, qui nous feront la visite guidée de la ville et l’amitié de partager notre repas. Ça nous fera rencontrer Néblon, un superbe bateau belge et son non moins superbe équipage. On y retrouvera les « Mounalain », nos amis de Video Bleue 2. On recevra à bord Adi et Roxi.

Mais on n’aura pas vu Culatra.

El Capitàn 😉

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Considérations hâtives. Même côte, même houle. Roz Avel au pays du « bacalhau » – un peu plus bas, à gauche.

Deuxième partie – Porto – Lisbonne. La « nortada », quand elle tourne au sud…

Porto est une ville magnifique. Magnifique de culture, de patrimoine, d’histoire. Magnifique dans sa décrépitude, dans ses maisons collées les unes contre les autres le long du Douro et qui auraient bien besoin d’un coup de peinture. Magnifique dans le jeu de ses enfants dans les ruelles étroites, au milieu de touristes armés d’appareils photo… vous avez déjà expérimenté la sensation que vous n’existez pas ? Ces enfants s’en foutent, de nous. Eux, ils sont d’ici. Nous, demain, nous partons.

Le lendemain, nous voilà partis. Et Porto, je suis resté sur ma faim. J’ai en tête les ruelles d’Affurada, au petit matin, lorsque Gin et moi faisons notre balade matinale. Le lavoir municipal, avec les femmes du pays qui viennent étendre leur linge sur ces drôles de perches qui tendent des cordes dans tous les sens, avec une géométrie savante dictée par la longueur des cordes et les vents tournants des bouches de l’estuaire. Les cafés d’Affurada qui ouvrent leurs volets dans un crissement paresseux. Les gars, prenant leur café, se tapant dans le dos. Une vieille dame qui crie de joie, voyant son petit fils courir à sa rencontre – « Peeeeeeedro !!! ». Le « passeur » du vieux bac, qui pour un euro te dépose de l’autre coté du Douro, dans son bateau aux vernis approximatifs. J’aurais aimé rester un mois, à Porto. Pas une vie, je ne crois pas. Quoique…

mardi, 17 juin, 11h30, Marina Douro, Vila Nova de Gaia Lat 41 08.6470 N, long 8 38.8710 W

Vent – 23Bf du secteur E faiblissant à midi, tournant Nord 11-14nds. Mer – peu agitée. Visibilité +10Nm, cap – 190°, jusqu’à l’entrée de la Ria de Aveiro, à vue ensuite. Baro 1014. Vitesse fond env. 5kts, GV+Génois, régulateur

Poussés à peine par le petit thermique du matin sur le point de s’étioler, nous envoyons la GV dans le chenal de sortie. « C’est comme ça en ce moment, le matin ça souffle du SE. Plus ou moins fort. Tu règles ça en t’éloignant plus ou moins de la côte. C’est du pur thermique. Tu attends 14h, t’auras du nord, fort. De toute façon, sur mon bateau, si je n’ai pas 15 nœuds, j’envoie même pas les voiles » me dit le monsieur à la Marina. Son bateau, c’est un monstre, au moins 20 tonnes lège, plus de 15m d’acier. Lui aussi il vient d’Arzal, mais il traîne par ici depuis un moment. Pas nous, il faut qu’on arrive dans l’entrée de la Ria de Aveiro au plus tard vers 18h.

Un peu après la sortie du Douro le nord s’établit, un peu plus de 10 nœuds, soleil portugais et petite houle du NW. On finira par la connaître par cœur, celle-là. Tranquille, pour l’heure, elle peut devenir franchement mauvaise. Et si ça tourne au sud, tenant compte du nœud de courant Nord-Sud qu’on a tout le temps par ici, ça finit par lever des vagues assez scabreuses. Aujourd’hui, c’est parfait, une vraie belle journée de nav.

16h00, au large de San Jacinto, Lat. 40 48.8110 N, long. 8 44.7360 W. 13-14nds du NW, cap 195°, vit. GPS 5nds

Petit point de passage, juste pour me confirmer l’estime. On avance bien, le long d’une côte de plages, plages, plages. Plutôt vides. On arrive à l’entrée de la Ria de Aveiro, vieux port fleurissant sur la base du commerce avec les colonies envasé au XIXème siècle. Après cette temporaire catastrophe économique, Aveiro connaît une nouvelle vie – visiblement une activité très forte en tant que port de pêche et de commerce. Pas glamour, les berges de la Ria, coté sud. Plus glamour coté nord, vers San Jacinto, on ira y jeter l’ancre une autre fois. Une chose est claire, faudra y revenir, ce pays mérite d’etre mieux connu.

17h45, passe d’entrée de la Ria de Aveiro. Lat. 40 38.4495 N, long. 008 46.0318 W. Fin de marée montante.

Fort effet de raz, bouillonnement impressionnant entre les digues, beaucoup de petites barques de pêche artisanales. Tel que je la vois, la passe est probablement impraticable par fort vent du sud, et au jusant. Courant de minimum 4 nœuds, favorable.

Mais ou donc est le port ? Nous explorons la Ria en suivant scrupuleusement le balisage latéral du chenal. Probablement pas toujours indispensable, au vu des grosses unités de pêche amarrées le long des quais. Toujours ce courant impressionnant… on file à 7,5-8 nds moteur au ralenti. Ambiance vieille marine rouillée, quelques bateaux impressionnants croupissent le long des installations portuaires, totalement incompatibles avec un voilier de plaisance. Une goelette à 3 mats se meurt au soleil, sa coque en acier suinte des ruisseaux rouges à travers des restes de peinture blanche. Plus tard, dans un bassin du port, un vieux Vapeur, dont le nom est accompagné par un port d’attache bien insulaire – Funchal. Il a du faire de la route en Atlantique, celui-là. En attendant, on cherche toujours l’emplacement du ponton d’AVELA, Association Aveirense de Vela. Un petit chantier, avec un slipway boueux et une petite grue, paraît équipé de ce qui ressemble à un ponton. On fait demi-tour dans le courant. Dur dur. On prend le ponton, pendant qu’un monsieur, chemise blanche et pantalon de ville, se précipite pour nous parler (en français, ça aide). « Vous ne pouvez pas rester ici ». Au vu des 3m qu’annonce le sondeur, ça paraît évident. « Il faut aller au fond, là-bas ». On remarque enfin la file de bateaux amarrés le long d’un ponton, quelques centaines de mètres plus loin. Moito obrigado.

Le temps d’avancer, j’entends siffler depuis la berge Sud. Zut, le monsieur de tout à l’heure. Il me fait signe. Que diable veut-il me dire, il montre vers le haut… AH, MERDE ! Une ligne électrique. On regarde d’un air inquiet. On serre vers la berge Nord. Avec le « ventre » que fait le câble vers le milieu, on gagne au moins un ou deux mètres si on passe sur le coté. Le monsieur lève le pouce en l’air. C’est bon, ça passe. Vu du pont, ça fait flipper. On arrive à AVELA, on nous fait signe, on rentre entre deux voiliers, presque au chausse-pieds, on ficelle tout ça et c’est bon. On peut s’offrir une « copa de vinho verde ».

AVELA est un long ponton flottant, plutôt bien entretenu, qui appartient à l’Association de Croisière Aveirense. On est reçus amicalement dans leurs locaux. Je parle de départ matinal. « Vers quelle heure vous voulez partir ? » Neuf heures, je dis timidement… »Je viendrai à 8h30, si ça va pour vous. Après, je travaille. » Tous les gens qui animent cette formidable association sont des bénévoles, ce qui donne au club cette ambiance extraordinaire que nous avions connue à Cangas.

On fait un tour dans cette petite Venise portugaise, aux canaux animés par des longs bateaux à étrave pointue et élancée, décorés de couleurs vives et dessins coquins. Le temps est gris, humide, la ville vit au rythme de la coupe du monde de foot. Ils soutiennent a fond l’équipe du Bresil, vu que la leur est d’ors et déjà éliminée. Nous, une petite bière sur une terrasse, à coté d’un magasin de musique. Fado, bien sur. Ça nous plaît, Aveiro, on décide d’y rester un jour de plus. Le matin, avec le monsieur qui vient pour le règlement, on discute un peu des grandes et petites misères de la vie d’une association. Une vie de passionnés de voile, régatiers mais aussi amateurs de croisière. « Lisboa, pour la fin de la semaine ? Le vent est du nord, le courant aussi… ça devrait être facile. » La suite lui donnera tort, mais la météo n’est pas une science exacte ; loin s’en faut.

Aveiro, c’est des canaux, du fado, et des ovos mollos. Ces espèces de gâteaux à l’intérieur de la consistance d’un œuf mollet, sucrés juste ce qu’il faut, qu’on trouve dans toutes les « Pastelleria » de la ville. C’est du sel sorti des marais salants environnants, ces exploitations qui vivent au rythme des marées et qui façonnent le paysage, un peu comme à Guerande, ou – on l’apprendra plus tard – dans les environs de Càdiz.

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Demain, on file de bonne heure. Savant calcul, me donnant l’heure de départ un tout petit peu avant la haute mer, pour gagner 50cm sous les fils électriques, mais pour ne pas avoir trop de courant dans le pif. Neuf heures, ça va le faire, c’est bon pour vous, les filles ?

jeudi, 19 juin, 9h00, AVELA, Aveiro Lat 40 38.7573 N, long 8 39.8010 W

Vent faible1à3 nds du secteur S-SW, tournant Nord 10 nds en milieu d’après midi. Mer – belle. Temps couvert avec eclaircies. Visibilité +10Nm, cap – 195° jusqu’au Cabo Mondego. Baro 1012. GV+Génois, nav dans le petit temps à 5 nœuds de moyenne

Une journée sans histoires pour arriver dans un port sans charme. La sortie de la ria de Aveiro – comme une lettre à la poste (avec les conseils rassurants des gars de l’AVELA, on a encore une fois serré la rive droite – « ne vous inquiétez pas, il y a au moins 2m50 presque jusqu’au bout »). On arrive à FigFoz… réception limite désagréable au ponton d’accueil. le monsieur nous dit que le lendemain il ouvre à 9h. Nous voudrions partir plus tôt… l’idée serait d’arriver à Peniche dans la journée… rien a faire.

Résultat – on passe une soirée nulle, a chercher désespérément un bar avec une connexion WiFi (pour finalement trouver ce qui est probablement le seul endroit sympa, un « pub cubain » – improbable établissement ou les jeunes serveurs parlent un anglais parfait et le demi de bière est à 1€). Une ville quelconque, hôtels des années 60-70 remplissant le front de mer, mais une superbe plage a moitié vide dans cette soirée de mi-juin. Pas encore de vacances, par ici ?

Seule conclusion intéressante de la journée – en naviguant sur la sonde des 20m il y a moins de casiers que sur celle des 50m… si ça se trouve, il y a un lien entre le type de poissons recherchés et la fréquence des engins. Ou c’est qu’il y a moins de ports de pêche. Ou qu’on a eu du bol. Gin, lui, a trouvé son amour au Portugal. La belle est, malheureusement, enfermée derrière des barreaux… tu parles de la liberté et de l’amour, il n’y a qu’a rejouer un air de fado, senhor !

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Vendredi, 20 juin, 9h00, Figueira da Foz Lat 40 08.8017 N, long 8 51.5077 W

Vent – 7-8 nds forcissant 15-18nds. Le vent tourne progressivement vers le sud, en soirée on attend 15nds avec rafales à 20-22 dans le secteur de Peniche et les Berlengas. Baro à 1015. Visi TB, mer – la même houle régulière du NW.

Départ matinal, avec dans l’idée de pousser jusqu’à Peniche. Avec les prévisions du soir, rafales et vent tournant au sud, on décide de s’arrêter à Nazaré. Pour l’heure, un petit flux SE nous pousse hors de FigFoz, avec des perspectives de navigation magnifique, sous le soleil et avec un bon petit vent. On verra plus tard ou on s’arrête, mais le démarrage est plutôt cool.

Point nav à 11h48 – Lat 40 02.9800 N, long 8 56.0040 W. Cap GPS à 190°

Tenant compte du vent c’est un peu juste pour le suivre jusqu’à Nazaré. Un virement pour nous éloigner un peu de la côte un autre pour revenir sur notre cap (et pour voir notre ETA baisser considérablement… ce GPS a une drôle façon d’interpréter les VMG). Ces initiales sont une part intégrante du jargon des voileux, qu’ils soient régatiers (surtout) ou navigateurs en croisière (aussi). Le Global Positionning System, ce dispositif satellitaire formidable qui permet à tout marin moderne de se passer de l’art obscur du maniement du sextant, nous donne en temps réel la vitesse-fond (la vitesse en « coordonnées absolues », c’est à dire intégrant aussi toutes les composantes dues à la dérive du vent, à celle du courant et aux variations subtiles infligées par la houle – ce que la petite roue a aubes du speedo ne sait pas faire. En calculant – selon le logiciel propre à chaque marque et génération de GPS – la distance restant a parcourir, tenant compte de la vitesse instantanée et des variations de cap, la machine nous donne une Estimated Time of Arrival – heure estimée de l’arrivée. Pour ce faire, selon la position de l’objectif, l’appareil utilise la notion de Velocity Made Good – la vitesse optimale pour atteindre son objectif. Notion intéressante dans la voile, cette VMG nous permet de comprendre comment des fois, malgré qu’on ne fasse pas le cap le plus précis en direction de notre destination finale (et ce, même si en serrant le plus possible le vent on pourrait le faire, au prix d’une sensible baisse de vitesse) en s’écartant d’une dizaine de degrés du cap mais en gagnant un ou deux nœuds de vitesse (dans l’hypothèse ou l’équipage ferait des virements d’enfer à la vitesse d’un équipage de Class America et ne perdrait ni cap ni vitesse dans la manœuvre) on finit par arriver plus vite, quitte a parcourir plus de route. Tout ça fait partie du folklore local et on se fait un malin plaisir d’utiliser un vocabulaire coloré et incompréhensible, pour empêcher tout sinistre terrien de piger la grande simplicité de la navigation à la voile (il y a déjà trop de jet-skis sur les océans du monde, non mais ! )

Une fois la décision prise de s’arrêter sur Nazaré, je file relire un peu ce qu’on dit de ce port réputé « tout temps », mais dont les falaises détiennent le record du monde de la plus haute vague jamais surfée – plus de 30 mètres. Il paraît que c’est courant, dans les parages. Comment ça marche ? La réponse s’appelle Canhao de Nazaré. Les fonds marins à proximité de la baie de Nazaré remontent en vitesse de 1000m à 150m à quelque 30 milles du rivage, créant une sorte de plateau qui englobe, un peu plus à SW, les Islas Berlengas. En arrivant à quelques centaines de mètres de la plage abritée par les falaises hautes au Nord du village, le plateau remonte brutalement. Depuis les îles vers l’entrée du port, une faille dans ce plateau fait venir ces profondeurs d’environ 1000m presque devant la passe d’entrée (là ou à gauche et a droite les sondes indiquent 150m, au milieu elles donnent 1000 – en arrivant à des profondeurs de 35m le canhao sonde à 650) Tout ça crée un régime des vagues assez particulier. Pour avoir été en situation de le traverser deux fois dans un sens et deux dans l’autre, je peux confirmer que c’est un mélange de spectaculaire et de flippant.

En arrivant dans la baie, le nombre de casiers augmente d’un coup. Ces gars-là n’ont rien de sacré, ils en ont mis une douzaine pratiquement devant la passe. Et cette houle de trois quarts arrière, qui me fait dandiner comme la vieille bagnole du général De Gaulle… bon, surtout que les filles ne se rendent pas compte que je stresse un peu. Aglaïa, a affaler la GV !

Dans la houle, c’est un peu sportif. Peu importe, la dame a l’habitude. On se souvent de l’entrée au port de Lesconil, à bord de Gu Bragh, avec les gosses de Grand Largue. Dans la houle, devant la passe, un peu comme ici – une main sur la drisse, une main sur les haubans. Maxime, agrippé à la capote de rouf, qui filmait l’affalage de la Grand Voile. Scabreux !

Devant l’entrée, on contourne les derniers flotteurs ornés des petits pavillons rouges. Les vagues paraissent un peu moins hautes… « Regarde ce pêcheur, il passe à fond, sur une trajectoire un peu plus « en biais »… il a l’air de savoir ce qu’il fait. Je vais le suivre. ». En visant bien, 20 mètres avant la passe, un coup de gaz. Moteur à 3000 tours, je traverse les dernieres vagues. Ça y est. Une fois dedans, comme par magie, plus rien. On file vers le fond du port. C’est drôle, à chaque fois je dois râler un peu pour qu’on se magne les fesses avec ces putains de pare-battages… « C’est prêt ? » « C’est bon, tu fais chier, j’ai que deux bras…. ». Cristina s’y met aussi. On arrive au fond du bassin de pêche, a passer le long du « yacht-club de Nazaré ». Un ou deux pontons, quelques belles unités, mais le port – plutôt vide. Des grosses claques nous poussent hors du ponton. Un type, visiblement anglais, vient nous prendre les bouts. Arc-boutés sur les amarres, Nathalie et lui arrivent a tenir le bateau. « Passe-moi la « cravate » s’il te plaît. » Je mets l’amarre fétiche de mon armatrice au winch. Un petit tour de manivelle après l’autre, le bateau colle au ponton. L’armatrice a du descendre par l’étrave, ou je ne sais pas comment elle a fait… « ça fait haut ». Peu importe, on est à poste. Comme à chaque fois.

Petit tour au village. Un « supermercado », pour quelques bricoles, un peu de pain. Un drôle de bled. Une vieille dame, costume traditionnel, avec une superposition de jupons brodés et un haut noir brillant, s’escrime sur les engins de musculation du paseo maritimo. Des femmes avec des fichus sur la tête, sur des tabourets, vantent les qualités de leurs appartements proposés à la location. C’est les vacances, ça commence à peine, les gens ont besoin de remplir leur caisse…

« Demain on part de bonne heure. Cristina, on essaie d’arriver à Lisbonne. D’une traite. »

« Ca fait combien d’heures de nav ? »

« Pour dans les 75 miles ? Environ 12h. Si on a du vent, ça ira. Le souci, c’est que ce sera du près. Tu ne connais pas encore ça, dis… »

« Moi, si j’arrive demain, même tard, ça me va. Si c’est un peu sportif, c’est pas grave… euh… t’appelles quoi, sportif ? »

« On annonce du vent, 15-16 nds. Avec le coefficient de sécurité habituel pour ZyGrib, je dirais 20. Dans les rafales. Le souci, c’est que ce sera du Sud… C’est a dire, trois quarts du chemin, on l’aura dans le pif. »

Samedi, 21 juin, 7h30. Nazaré. Vent du S-SW, prévu à 14-15 nœuds, rafales à 18-20. Visi >10Nm. Soleil. Baro 1012.

Sortie en fanfare du port de Nazaré, le ponton plutôt abrité des risées du matin. Une fois dehors ça commence a forcir tout doucement. Les risées deviennent rafales, ça touche gentiment les 15-18 nœuds. On joue avec le compromis cap-vitesse, ou cap-VMG… en mettant un peu de nord dans le cap, on avance plus vite, mais l’objectif (si possible – passer les Berlengas sur un bord) paraît un peu moins évident a atteindre. La mer forcit un peu, aussi – la houle habituelle du NW tourne W et devient bien plus chaotique. Malgré tout, on arrive a revenir régulièrement sur le cap de 220°, qui nous fait descendre vers les Berlengas. Une fois là-bas, on verra bien.

Les vagues deviennent un peu plus escarpées. Et soudain, alors qu’on était dans un de ces moments un peu plus calmes ou on arrivait a serrer le vent, un train un peu plus raide… attention ! Un train peut en cacher un autre ! Une déferlante qui claque devant l’étrave, le bateau se cabre, tombe dans le creux, le mât pompe et crack… le pataras casse. Mais cette histoire, vous la connaissez déjà…

« Cristina, je suis désolé, mais on rentre à Nazaré. Il est midi, on roule le génois et on met le moteur. Il est hors de question d’aller jusqu’à Lisbonne avec le mât comme ça. »

« Ne t’en fais pas, je comprends. C’est normal. L’important, c’est vous, le bateau… Ça va aller ? »

« Pour arriver à Nazaré, pas de problème. Pour le reste, on verra… »

On arrive au ponton, scabreux, comme la fois d’avant. La rentrée entre les digues, elle, bien moins difficile (malgré la mer plus forte… je crois que j’avais retenu la leçon du pêcheur de l’autre jour, et je crois aussi que c’est toujours plus dur la première fois…). Cristina prend son bus pour Lisbonne dans l’après midi. Le soir, elle dormira sur du dur, dans un vrai lit. Nous, on commencera a chercher une solution.

Nazaré, une semaine au port. Finalement, pas si mal que ça.

On apprend a connaître cette ville, finalement plus qu’attachante. J’achète deux petites dorades au marché. Je papote avec la vieille dame qui me les vend, moi un peu en espagnol, un peu en français et un peu en anglais. Elle complètement en portugais. Le papy, après les avoir vidées, me les passe. « Moito obrigado ». « Ah, il parle portugais ? » Sa dame lui explique qu’on a passé un an en Galice. Qu’il peut nous causer portugais, qu’on peut lui répondre en espagnol, et que les quelques mots de gallego qu’on a appris font qu’il y a de fortes chances qu’on se comprenne… « Aaaahhh… ». Le papy a l’air impressionné.

On fait un saut sur le terre-plein du port, pour voir le bateau de Philippe. Philippe et son épouse préparent ici un bateau en acier de 56 pieds, pour partir en Antarctique. Comment ça se fait ? « Pourquoi aller en Antarctique » leur demande Aglaïa, incrédule… « Parce qu’on y a déjà été une fois, et on n’a pas pu rester longtemps. Du coup, on a décidé de changer de bateau, de prendre une unité plus adaptée que notre Santorin et d’y retourner. » Le monde est petit – Philippe a eu l’occasion, au Brésil, de faire connaissance avec un couple dont on suit les aventures depuis deux ans – Caroline et Hughes, navigateurs-journalistes à bord de Loïck. Le monde des voyageurs à la voile est finalement assez petit…

L’équipage d’Oumiak partage le repas de l’équipage de Roz Avel, dans le carré. A cette occasion, on connaît un personnage incontournable – Alec. Marin, chaudronnier, ancien deuxième ligne et accessoirement, polyglotte. « Alors, les bretons, ça va ? » (allusion claire à notre Gwen-ha-du qui flotte dans les haubans, à babord, et aux lettres LO, sous Roz Avel – notre bateau est immatriculé à Lorient… Ce qu’on saura plus tard, c’est que Alec a passé des années en Bretagne-Nord, que c’était un habitué du Festival des Chants de marin de Paimpol) « Je suis passé ce matin sur le ponton, pour voir la catastrophe. Il est chouette, votre bateau. »

« Bon, c’est pas une grosse catastrophe. Ça aurait pu… »

« Oui, ça aurait pu. Et pourquoi vous n’avez pas fait un nœud, comme des bretons qui se respectent ? »

Au fait, Alec, c’est un peu ce qu’on a fait. Au dessus de l’isolateur, un nœud de bosse, sur le câble, calé conter la pièce en inox pas encore cassée. En dessous, dans le ridoir, un tour mort et deux demi-clés. Et ça, avec les trois ou quatre bouts que j’ai trouvé dans les équipets de cockpit, rapidement… Ça, les bastaques, le mât traversant et généreusement dimensionné… ça a tenu bon.

Le lendemain, veille de départ. Notre pataras de bateau de pêche, mis en haut du mât par Nathalie, est raidi correctement. Ça a l’air d’aller. On fera quand même comme disait Philippe. « Pas plus de 60° du vent réel. Et pas plus de 25 nœuds de vent réel. » OK, Philippe, on va essayer… Alec et Dodi viennent boire un coup à bord. Les personnages sont aussi attachants que pittoresques. « On a une machine a laver dans le magasin, là ou on tient nos affaires… Avant, la dame du bureau du port le disait aux plaisanciers de passage – « Pour faire une lessive, vous voyez avec Dodi et Alec » Nous, après chaque lessive, on étaient contents. Chouette, des sous… on va boire un coup ? »

« Il est tard, dit Alec. Je vais au bateau faire un petit quelque chose a manger. Tu rentres quand tu veux » dit-il à Dodi. La fille s’amuse… « Vous auriez bien un duvet à lui passer » nous dit-il, en rigolant. Ben oui, mon gars, tinkiett, on a de la place à bord. « Les gars, je peux faire vite-fait quelque chose, il y a toujours des trucs dans les caisses, sous les couchettes » je leur dis.

« T’en fais pas. Ça risque d’être compliqué. Nous sommes… végétaliens. »

A voir cette force de la nature, ça surprend… mais justement, c’est ce genre de surprises qui rend les rencontres intéressantes. Eux, on va les revoir, c’est sur. Le genre de rencontres qu’on aime faire. Le genre de rencontres pour lesquelles on est partis à bor de Roz Avel.

« Mon bateau, il sera prêt dans deux mois, maxi. Bon, je dois finir celui de Philipp avant… mais là, il n’y a plus pour longtemps. Après, on va naviguer un peu. » Alec, il a mis les yeux sur un bout de terrain, sur le port. Il travaille sur les bateaux, un peu comme il peut, mais là, il a envie de se poser, de monter son chantier. Ici, au Porto Abrigo de Nazaré. Dodi, elle a son bateau a elle, une superbe unité en bois, bordé classique, qu’elle remet en état après pas mal de temps passé en Mediterrannée. Bonne chance, les amis, à l’année prochaine !

 

Vendredi, 27 juin, 12h30. Vent – 8-9nds du NW. Mer belle, visi >10Nm, baro 1012. Vitesse GPS environ 5nds. Cap de départ – 228°.

Celui-ci, il va nous faire passer gentiment entre les Berlengas et la pointe devant Peniche, Le Cabo Carvoeiro, comment tu disais, Jean-jean ? Comme une mite dans une chaussette. On va s’arrêter à Peniche, tranquillement, 28 miles d’ici. On envoie la GV dehors, après les inévitables 2570 casiers à pavillon rouge. Scabreux, dans la houle. Penser a envoyer dans le port, la prochaine fois. Penser a travailler l’envoi de GV, pour que ça aille plus vite. Penser a mieux naviguer ! L’armatrice, elle doit se dire « capitaine, pense a ne pas faire chier le monde… »

Quelques points de nav plus tard, l’affaire est dans le sac, on avance à 5,5-6nds et on commence a bien voir les Berlengas. Un bon nœud de courant dans le dos nous aide, malgré le vent un peu maigrichon. Et d’un seul coup, d’un seul, les mots de Nick Ellis se font verité. Une fois la ligné entre le Cabo Carvoeiro passé, les 5,5-6 nds deviennent 3. Le nœud de courant favorable se transforme en 0,5-1nds de courant contraire. Et nous on n’avance plus…

Au droit de la pointe, un drôle d’animal flottant. Un engin jaune, avec une voile à corne, un petit foc (qu’on estime plus qu’on ne voit) et un mât… j’comprends rien, on dirait un bipode.. En plus, il avance. Courant contraire, vent contraire, malgré tout ce canari jaune est déjà devant la digue.

Nous aussi. Nous avançons. Entre les casiers soudainement réapparus et les quelques bateaux de pêche (Peniche, c’est un port de pêche très actif, pour ce qui est la plaisance on verra dans deux heures que c’est plutôt anecdotique).

Une fois entrés dans le port, à l’abri, voiles affalées, vas trouver une place. Les voiliers de passage, par ici, sont consignés le long du brise-lames du port de plaisance. C’est vrai qu’il est long. C’est vrai qu’il est plein, aussi… On vise un genre d’Endurance, bateau de voyage bien ventru, visiblement à quai depuis un moment et à peu près aussi long que nous. On s’y approche. J’essaie d’expliquer à Nathalie quoi faire… Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois qu’on arrive à coté d’un bateau dont on est censés se mettre à couple, mon second bien aimé pique une crise de panique. Il n’a pas de taquets, il n’a pas de chaumards, il n’a pas ceci, il n’a pas cela, comment que j’vais faire… « Monte à bord nondediou… Fais comme d’habitude, trouve le premier truc solide que tu vois, un pied de balcon ou je n’sais quoi, fais un tour mort…. DU CALME !!! Regarde derrière. »

Derrière, deux gars s’animent rapidement. L’un prend une amarre avant, histoire de sécuriser le bateau, en faisant une garde avec. L’autre récupère celle de l’arrière, dans le même but. Les petites risées assez sèches du port nous bousculent un peu, mais avec l’aide inespérée, l’affaire est vite dans le sac. C’est qui ces gars ? Le premier, tout rassurant et baragouinant un peu le français, c’est le gars de permanence de la vedette des flics. Un flic quoi. Le deuxième, il m’explique qu’il serait bon que j’envoie un peu de gaz… un peu plus… « more »… encore… « mehr »… et au bout du quatrième mot je pige – c’est l’allemand du superbe voilier rouge sur lequel un couple etait en train de prendre l’apéro, lorsqu’on arrivait. Ben quoi, ils sont sympa, les voileux allemands… Et c’est pas la première fois qu’on le constate (vous vous souvenez, Dodi…)

Bien ficelés, à couple, papiers remplis (le flic : « Moi je remplis tout ça mais demain vous verrez avec l’administration du port… » « demain, on aimerait partir tôt… ils ouvrent à quelle heure ? » « 9h, si ce n’est 10… » « ben on aurait aimé partir à 7h30… » Ben partez ! Peniche, c’est une ville sympa ! »

Promenade du chien. La « Fortaleza », superbe. Le vieux quartier, superbe. La petite « Padaria », toute mignone, personne dans la ruelle, si ce n’est deux filles « de petite vertu »… « Tu voeux qu’on garde le chien ? »… Même les putes sont adorables par ici, on n’est plus à FigFoz… « Non, merci les filles, je repérais, pour demain matin… » « Boa noite, mon ami… »

un gars tombé du lit passe, à 6h30 écrire le nom des bateaux sur un calepin, c’est quoi ce bordel ? Le flic disait qu’on n’avait qu’a partir… J’ai pas envie qu’on se fasse attendre par les GNR à l’arrivée au ponton. « Tu n’auras personne, oublie, on n’a qu’à partir ! » Les armateurs, tous pareils. Tant qu’ils peuvent gruger… Aglaïa me traite gentiment de parano, et un peu moins gentiment de con. Bon, ça, c’est fait… on note ! J’arrive vers la boutique du port, petite guitoune entre les guichets des bateaux pour les Berlengas. Le gars est dedans. « On peut payer par carte ? » « Non, sorry… effectivo ! » « Elle est ou, la banque la plus proche ? » « Bouge pas, je ferme ici et je t’emmène ! » Ben ça alors…. Un coup de bagnole par ci, un coup par la, on arrive a régler l’affaire et c’est parti. Peniche – Lisbonne, petite étape de 50 miles, dans le petit temps. Juste qu’il y a les Cabo da Roca, Cabo Raso, les hauteurs de Cascais.. paraît qu’il faut faire gaffe !

Peniche, samedi 28 juin, 7h30. Vent – 6-7nds, forcissant tranquillement à 10nds. Mer B à PA, la même houle qu’on connait, en plus faible après le cap Carvoeiro. Baro 1012. Visi >10Nm, ciel bleu, le temps magnifique et le moral des troupes en acier trempé. Prevu par ZyGrib – 7-10nds, WSW, tournant W et forcissant 9-12nds, en soirée N forcissant 15-18nds.

ZyGrib, j’te connais maintenant, le bas de la fourchette est optimiste (t’enleves 2-3nds) et le haut est tricheur (t’y rajoutes 5-10nds). SMS d’Alain. « Surtout dégagez bien le Cabo da Roca et Cabo Raso mauvaise reputation on a pris 35nds ». On est vigilants. Enfin, gentiment vigilants. Il fait trop beau, ça souffle trop du large pour que l’effet Venturi soit flagrant… ensuite, le Cabo Raso porte bien son nom. Il n’y a RIN de RIN !!! Un truc à ras de l’eau, battu par les vents, c’est bien là-bas qu’Alain et son Video Bleue auront eu les plus fortes rafales. Ben nous, tranquille, 15 nœuds, parfait.

On file vers l’entrée du Tage, le long de Cascais. Je trouve ça beau. Aglaïa trouve ça « rien du tout… pour ce que j’y vois… » Gentille brume de chaleur, la côte du nord de l’estuaire est un peu « floue » mais malgré tout, c’est juste magnifique. « La-bas, Cascais. Ensuite, tu vois, Estoril. Et derrière le petit fortin, au bout de la pointe, tu vois ? Tu vois, dis ? » « Ben non, je ne vois pas… » faut dire qu’Aglaé, sa vue est particulièrement basse. Ca fait dix ans qu’on vit ensemble, presque autant qu’on navigue ensemble, je n’arrive pas à m’y faire. « Bon, regarde le gros truc sur la côte. Le petit truc blanc en bas. Le voilier qui sort. Le pont. » « Je n’y vois rien, t’es con ou quoi ? » Bref, au bout du bout du truc derrière le machin, l’entrée de la marina de Oeiras. On y va, on affale, on rentre, 2 à 3 nds de courant… on se met ou ? Tiens, le truc de carburant… C’est quoi leur canal VHF ? Sûrement pas le 09, je viens d’essayer… Bon, tant pis, on se met ici ! Merde, j’suis pas prête ! Tu mets la cravate, j’y vais. Zut, zut et zut !!! T’y arrives trop vite ! Je bats un peu en arrière, je mets le coup de barre habituel… ces rafales perverses me poussent le nez dans le ponton ! Connerie ! LA PEINTURE ! LA SUPER PEINTURE D’ADOLFO !

Tu vois ce que ça veut dire, « se manger le ponton » ? Ben moi, je vois !

Le reste, cool. On ficelle tout propre, on va à la Marina, les jeunes disent qu’on peut rester là jusqu’à demain matin, on paie, on se met à une table sur la terrasse, on regarde les photos des peintures de la digue de Horta que tous les gars qui sont passés par les Açores connaissent (tiens, t’as vu le nom du bistrot ? Le Peter Café Sport Lisboa…) et on attend Adi. Adi, c’est le type avec le gros sac à dos, là, tu vois, celui qui arrive…

Demain, on va déménager au Doca Alcàntara, près du centre-ville, en plein Estuaire du Tage. On va faire un peu de tourisme. Ensuite, on va filer au sud. Les ports qu’on craint, la grosse « nortada », la grosse houle du sud du Cabo da Roca, le Cap Saint Vincent et ses rafales à 30… mais ça, c’est après. Pour l’instant, on se calme, on dort, on visite la ville. On verra demain !

Boa noite, amigos

El Capitàn

Considérations hâtives sur la navigation au Portugal, ou comment on descend, en moins d’un mois, de Vigo en Algarve. Roz Avel au pays du « bacalhau ». (première partie)

Cangas – Porto. Vinho verde, sardines, azulejos.

Petite larme. Notre ami Javier est resté sur le ponton, nous regarder partir. On en a, des amis, à Cangas. Nous sommes devenus des amis de Cangas, que dis-je ? Nous sommes devenus des cangaceiros à part entière, des bouffeurs de poulpo a feira, de chipirons, des habitués du Café National, de la Taperia El Portujès (Betty, si tu nous lis…), du magasin des fruits et légumes Katuxa, du marché aux poissons et du Dià de l’Avenida de Bueu. Des promeneurs de chiens du coté de la Fàbrica Masso, des promeneurs sans chien du coté de la Praia de Rodeira. Pas très bons en galego, mais pleins de bonne volonté. Mais maintenant c’est derrière nous. Roz Avel pousse vaillamment de l’eau devant la digue qui siffle, devant les cabanes en tôle des pêcheurs et devant le chantier d’Adolfo Gallego. On pousse un peu les gaz, on met le cap vers La Borneira et on décide d’aller longer les Cies, histoire de les voir d’un peu plus près. L’équipage se porte bien, Cristina, notre nouvelle recrue n’a même pas le mal de mer. Sous le soleil galicien, cette balade au rythme de fado commence très, très bien.

jeudi, 12 juin, 13h30, Cangas do Morrazo. Lat 42° 15,64N, long 8° 46,76W
Vent – 3-4Bf du S, tournant doucement SW, ensuite W. Mer – belle à peu agitée. Visibilité +10Nm, cap – à vue, vers les Cies, via La Borneira et les « bateas » devant Aréamilla. Baro 1020. Vitesse fond 3-4kts, au moteur à 1800RPM

Nous quittons Cangas par une petite brise du Sud, pas du tout ce qu’il était prévu mais dans la Ria, le vent est prisonnier des divers effets Venturi générés par toutes les pointes successives. Après Punta Baléa et La Borneira le secteur ouest s’installe, et en arrivant vers les Cies le NW prévu est devant nous, avec des claques de 16-17kts. On avance au moteur, pour l’écouter attentivement. Tout va bien. On décide de mouiller devant la Playa de Barra, exactement au même endroit que l’année dernière. Pique-nique devant la plage, une première pour Cristina. La « pioche » est au fond à 15h, la salade de riz est dans les assiettes, vingt minutes après tout ça rejoint nos estomacs affamés par les premières heures de mer après neuf mois.
16h00, Praia de Barra. Lat 42° 15,17N, long 8° 51,33W
Excellent mouillage à l’entrée de la Ria de Vigo en venant du nord. Il y en a un autre, plus petit, juste à la pointe de la presqu’île de Morrazo, derrière le Cabo de Home, mais d’après Luis il encaisse des retours de houle assez désagréables.
Le vent passe au NW, puis N, 6-8 kts, forcissant à 10 kts dans le Canal de Norte. Mer peu agitée à agitée, petit clapot, visibilité +10Nm. Vitesse fond entre 2 et 6kts. Vers le Canal de Sur le vent tombe complètement. Roulement complet du génois, route sur Baiona sous GV et moteur. Arrivée somptueuse dans le soleil du soir, accompagnés par deux dauphins qui nous souhaitent la bienvenue au milieu du mouillage. Cette croisière commence bien.

vendredi, 13 juin, 11h00, Baiona. Lat 42 07.25 N, long 008 50.33 W
Vent – 6-8 nds  du NNW. Mer – belle à peu agitée. Visibilité +10Nm, cap – à vue, vers les ilôts devant Baiona, ensuite Cabo Silero et direction Viana de Castelo, plein sud. Baro 1020. Vitesse fond 5-6nds, ensuite 6-7nds, courant vers le Sud env. 1Noeud jusqu’au Rio Lima.
Moteur et GV jusqu’à passer les bouées des Iles Seralleiras, GV+Ge+moteur ensuite.

12h30, Islas Serailleras
Je ne peux pas m’empêcher de regarder dans l’eau. Je ne peux pas. Je sais que là-bas, au fond, il y a mon hélice. Et le regard que je jette aux Îles Cies, au loin, est quand même un peu inquiet. Cependant, durant toute la matinée, par une météo magnifique, on file vers le Cabo Sileiro sur une mer d’huile. Un tout petit flux du NNW nous garde les voiles gonflées, mais il est sûrement trop faible pour nous pousser jusqu’à Viana avant la nuit. Alors on fait appel à Perkie.
16h00, Au droit de La Guardia et du Rio Minho, le waypoint du passage de frontière.
Ça fait un an qu’on attend ce moment. Alors c’est dans les hourrah de l’équipage et accompagnés par les cabrioles d’un troupeau de dauphins qu’on amène le pavillon espagnol et on envoie son copain rouge et vert. Il est beau le drapeau portugais, avec sa décoration dorée sur fond bicolore. Et il flotte beau dans les haubans. « En fond de drisse, j’t’ai dit. »
« Mais non, il va encore s’abîmer a taper dans les haubans… on doit le laisser un peu plus bas. »
« L’étiquette maritime est claire la-dessus. Tous les pavillons doivent être envoyés en fond de drisse, collés contre les barres de flèche. Sinon ça fait con. »
« Bon, ben ça fera con. Moi je n’ai pas envie de racheter des pavillons de courtoisie tous les jours. ». Article numéro 1. L’armatrice a toujours raison.
Et c’est en catimini, un peu plus tard, que j’ai serré un peu plus le pavillon contre la barre de flèche. C’est vrai, quoi. Ça faisait con.
19h30, Deux milles à l’intérieur du Rio Lima, le ponton d’attente de Viana do Castelo.
L’entrée dans le Rio Lima se fait sans souci aucun. Le courant dans le dos, on file à 6 nœuds facile, moteur au ralenti. La, c’est clair, il y a au moins 3 nœuds qui nous poussent au cul. Faudra voir comment ça se passe, il paraît qu’il y a un pont, que le port est fermé en général… Tiens, il y a un gars sur le ponton qui fait des grands signes !
On est bons pour faire un tour à l’intérieur du port.

« Vous faites quelle longueur ? » s’époumone le marinero dans un français parfait.

« 13m ».

« Bon, ben c’est trop long. C’est mieux dehors. Je vous y attends pour vous aider. »

Petit rond dans l’eau du Rio, à nouveau. A la sortie de la passe du port, un gros tronc d’eucalyptus nous évite de justesse. Tant mieux, parce que nous, on ne l’avait pas vu… Le marinero nous prend les amarres, on se colle parfaitement au ponton, juste devant un Super Maramu brillant de tous feux, à pavillon suisse. Le couple du bord, on l’apprendra plus tard, attend des vents un peu plus cléments pour monter vers la France. Pour l’instant, avec la nortada qu’on se paie en ce moment, ils sont bien ici, dans le Rio Lima. Et Viana est une ville superbe.

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Viana nous attend avec une Fête Medievale dans toute la vieille ville. Le lendemain Cristina file jouer aux touristes, moi je file faire quelques croquis. L’armatrice traine au bateau. Viana, magnifique, cuit sous le soleil. Belle, habillée de noir, sous les chants médievaux des haut-parleurs parsemés un peu partout. On est de nouveau en voyage, et c’est bon.

La veille au soir, une copa de vinho verde. Elle nous manque, la Galice, avec ses verres d’Albariño accompagnés sans exception de petits pinchitos, et vas-y pour un bout de tortilla, et vas-y tu goûteras bien quelques mejillones. Ici, nada. Le pinard (pas mauvais, d’ailleurs) et puis c’est tout. C’est ça que tu paies, c’est ça que t’auras.

Pingo Doce. On n’est plus en Galice, on n’a pas les mêmes enseignes commerciales. Pas mal de boites qu’on connaît de France, ERA Immobilier, Afflelou, se partagent les devantures. Mais le meilleur Supermercado est bien le Pingo Doce. Une grosse poignée de sardinhas pour une petite poignée d’euros. Belles, brillantes, argentées. Elles finiront à la poêle, avec un peu de légumes, quelques batatas. Un régal.

Ça toque à la coque. C’est l’heure de la sieste, mec ! Oui, oui, je sais, le gars nous l’avait dit tout juste en arrivant, « Attention, ici ce n’est plus l’Espagne, ici on ne fait pas la siesta ! », mais moi, je m’en fous, je suis le capitaine, je fais ce que je veux. « Do you mind moving a bit your boat ? I’ll help you… ».

Le marinero du jour ne parle pas français. Il est un peu plus âgé que celui qui nous avait accueilli hier, et il nous montre un gros bateau en acier, pavillon allemand, qui tourne en rond pour prendre une place au ponton. Le temps de tirer sur les amarres, l’allemand est déjà rentré dans le port. Et pour cause. Derrière, un autre voilier attend pour se coller contre le quai, et pas qu’un petit. Pavillon anglais, Red Ensign. Un vieux type à la barre, une jolie asiatique sur le pont et un gars baraqué à allure de SAS dans les passavants, des défenses à la main. Ils viennent d’où, ces mecs ? Jersey. Ah bon, d’accord…

Le Victory 57 s’approche du quai à grands renforts de truster. Ah, ces propulserurs d’étrave et leur bruit caractéristique de casseroles fêlées, je ne m’y ferai jamais. Le marinero, de plus en plus blanc. Je le rassure. « Don’t worry, we’re here, we’ll give you a hand. »

Le gars baraqué file à Nathalie un bout, pour faire une garde. Manque de bol, il ne l’avait pas attachée au taquet du pont… Heureusement que la jolie asiatique nous envoie une autre, fixée au bateau, celle-là. « OK, I’ll make a spring with this one » je lui dis. Le vieux, lui, ne bouge pas de la barre. Jersey, quoi. Ca y est, le bateau est stoppé sur son erre, par la spring. Le marinero reprend des couleurs normales. Le gars baraqué reprend ses esprits et nous file une amarre avant. Le vieux, toujours scotché à la barre… Jersey, quoi.

Plus tard, à la capitainerie, le marinero ne compte plus ses remerciements. Et voilà qu’on nous met dans la classe « moins de 12m »… et qu’on ne nous fait pas payer les douches, ni la machine a laver… « Vous, vous êtes sympa. Tous les skippers ne donnent pas de coup de main aux marineros. C’est rare, par ici. »
Départ le lendemain, objectif Marina Douro, à Vila Nova de Gaia, Porto. Pour ce qui concerne Viana, nous en garderons un excellent souvenir.

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Dimanche, 15 juin, 11h15, Viana Marina. Lat 41 41.55 N, long 008 49.28 W
Vent – 12-14 nds  du NE, raf. 17-18, faiblissant vers midi à 3-4nds, forcissant à 14-15nds vers 14h
Mer – peu agitée. Visibilité +10Nm, cap – à vue, ensuite 206° pour l’entrée du Douro. Baro 1020. Vitesse fond 5-6nds, ensuite 6-7nds, courant vers le Sud env. 1Noeud jusqu’au Rio Lima.
Envoi un peu paresseux de GV dans le canal, route sous GV ris de fond et GSE, vers SSW.

On traîne un peu a envoyer la GV. On perd un peu de temps, le capitaine râle. Vers midi le vent, avec une composante thermique, forcit avec des rafales à 17-18 nœuds. 2-3 petits cargos font route vers Leixoes, les casiers de pêche sont clairement beaucoup plus nombreux qu’en Galice. « Tu vois, Cristina, c’est ça, l’ennemi publique n° 1 en ce moment. C’est à ça que tu dois faire attention, par ici. »
11h30, on longe les km de plage du nord-Portugal, GV ris de fond+GSE
Une fois que le vent finit de tourner à sa place, le secteur nord habituel dans ces contrées, il forcit sérieusement. Pour le confort de tous, quelques tours dans le génois nous mettent plus ou moins à l’endroit. Heidi, le régulateur, gère sa barque de main de maître, tout va bien dans le meilleur des mondes. J’ai en tête le capitaine Rémi, avec son grand classique du coté du désert des Agriates, « On n’est pas bien, là ? »
Nous longeons Povoa de Varzim. Réputé un des moins chers ports de plaisance du pays, il est aussi connu pour bouger pas mal dès que la houle rentre dans le bassin, pour ainsi dire tout le temps. Pour notre part, nous avançons vers l’entrée du Douro, en traversant la route d’entrée du grand port de commerce de Leixoes (port de plaisance aussi, dans le fond de cette banlieue industrielle de Porto). Notre choix à nous, c’est la Marina Douro, à Vila Nova de Gaia, sur la rive gauche de l’estuaire. Excellent choix.
A serrer la digue nord d’un peu plus près, il y a peu d’eau vers le coté sud. Facile a dire, mais sous les claques à 22-25 nœuds de la nortada les choses ne se passent pas toujours comme on veut. Un petit voilier local nous montre la route, en passant tout droit au milieu de la passe entre les deux longues digues qui protègent l’accès dans l’estuaire. On le suit, moteur et grand-voile, la nortada par le travers. Contact VHF avec la marina, sur le 9. Ils nous envoient un « comité d’accueil ».
Profondeurs constatées entre les digues, à l’entrée, minimum 7,20 sur quelques dizaines de mètres, ensuite ça remonte à plus de 11m, c’est quand même loin des 4m et des poussières annoncés par la carte (un peu ancienne) de l’Open CPN du bord. Ils ont du draguer. Petit effet de barre, quand même. Ça doit secouer bien plus lorsqu’un coup du sud pousse contre le courant sortant du jusant.
Un semi-rigide se jette sur nous, un gars costaud aux commandes. Il nous fait signe de le suivre. Entrant dans l’avant-port, derrière le petit voilier qui nous avait montré le chemin, il nous fait arrêter le bateau, en attendant qu’il nous attribue une place. Voilà. Une place au cat-way, bien coincée derrière le poteau de fixation, une grosse vedette en face… avec les rafales sevères de la nortada ça me paraît un peu scabreux. « Can you push us a little ? » Le semi-rigide se projette contre l’étrave, du haut de ses 75 chevaux. Roz Avel est mis en ligne, manu militari, deux dames nous prennent les amarres, le marinero saute sur le ponton et nous fixe une garde. Il s’essaie au français.
« Excusez, j’ai cru que vous aviez une hélice de proue… Et mon pneumatique a une commande de gaz un peu dure, pas adapté à pousser votre bateau… Désolé ! »
Prise de ponton 19h15. On range et on se repose. Nous sommes arrivés.
Porto, un charme fou. La rive droite du Douro, le long de la ligne du tramway, est une succession de petites et grandes merveilles architecturales, un ensemble d’arcades, d’églises à la façade habillée d’azulejos, de petites maisons qui grimpent les unes sur les autres et toutes s’accrochent à la colline. La rive gauche, c’est la rive des caves, là ou le vin de Porto maturait depuis des siècles, sous la surveillance attentive des importateurs anglais. Bloqués dans leur élan de buveurs de Bordeaux par les troupes napoléoniennes, les fins connaisseurs de la perfide Albion ont été obligés de trouver un remplaçant. Ce fut le vin de la vallée du Douro, passé dans les cales des navires à trois mâts qui le transportaient via Madère et les Açores (Madère ou on fait aussi un excellent vin, et dont le phénomène de « madérisation » est parti, pour apporter au Porto ce goût si particulier). Le vin vieillit de façon accelerée dans les barriques du fond de cale, bercé par la houle de l’Atlantique. Arrivé à Plymouth il a séduit les marchands de vin et les amateurs éclairés, qui ont tenté de reproduire le processus. Ainsi fut né le Porto.
Sur le terre-plein de Marina Douro, sur un ber solide, repose (temporairement) un superbe côtre en bois, construction traditionnelle. Il a le bordé coté ouest couvert par une bâche. « De l’ombre sur la coque, j’ai eu peur, avec le soleil les bordés se sout ouvertes… » Le type qui le bichonne, c’est David, un anglais, qui navigue dessus depuis quelques années. Au début sans beaucoup d’équipement, David y a rajouté au fur et à mesure une vache à eau, un cabinet de toilettes, de l’électronique. Le bateau attend d’être mis à l’eau, il y reste quelques touches de peinture. David nous interpelle, dans le salon de la Marina Douro. « C’est quoi votre bateau ? » sachant presque déjà la réponse. « Ah, le côtre blanc, là… je l’avais remarqué, il est superbe ! ».
Le soir, nous nous installons, avec Cristina, dans la Taberna Sao José, à Affurada. Comme par hasard, s’y retrouvent les figures de proue de la Marina Douro, quelques français entre deux ou plusieurs ages, attablés sur la terrasse, avec un gros morceau de poisson grillé devant eux. Dans la salle, seul à une table, une crinière frisée et blanchie par le sel et le soleil. David a plus ou moins fini de manger… nous lui faisons signe de se joindre à nous, de partager notre pichet de vin blanc. Commence une soirée sympa, a parler bateaux, construction, problèmes de gréement et autres plans de navigation. Sur la comète, bien sur…

Porto, Marina Douro, Affurada… Je recommence a me sentir en route. Pour ou ? Ben, pour l’instant, demain, pour Aveiro… ensuite, on verra, inch’allah.

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A bientôt mes amis, la suite est dans les cartons.

Le capitaine

1,2,3 – la Liga des Caravelle – la régate d’Aglaé

Nous nous sommes inscrits à la Liga de Caravelle, un peu poussés par le comité organisateur pour qui on avait réalisé l’affiche de l’événement. Cette série de régates s’organise à bord de trois Caravelles du Club et s’y sont inscrits neuf équipages composés de trois équipiers. La chose s’organise ainsi : les trois caravelles concourent ensemble sur un parcours-banane, en trois manches, avec changement de bateau entre chaque manche. Au final, tous les équipages devront s’affronter. Les bateaux sont en quelque sorte des monotypes. Ils ont tous été moulés sur la coque d’une vieille Caravelle en bois, dans les années 90, mais la monotypie n’est pas strictement respectée, les voiles ne sont pas strictement les mêmes, le poids de la coque varie d’un voilier à l’autre, d’où le besoin de changer de bateau entre les manches.
C’est très amateur et rustique, mais l’ambiance est là, celle des régatiers.
Nous ne sommes pas des régatiers du dimanche mais il faut bien le reconnaître, sur l’eau on essaye toujours de gratter le voisin comme s’il était un concurrent, nous donnant l’occasion de bien border nos voiles, d’être au poil dans les manœuvres de virement. C’est un petit plaisir qu’on ne boude pas.
Donc ce matin après une courte nuit, couchés à 5h30 pour cause de visionnage de l’excellente série britannique Strike Back, merci Gwendal pour le tuyau, nous nous levons péniblement à 9h pour nous présenter au rendez vous de 10h pour notre régate.
Malgré un bon petit déjeuner, je me sens un peu dans le brouillard, mais je ne m’inquiète pas. Je me suis bien habillé, pour ne pas avoir froid et être à l’aise en même temps. Nous retrouvons Carlos qui sera a bord de son voilier, en guise de bateau comité, il rigole de nos mines un rien défraîchies et nous explique comment ça va se passer, le parcours, le changement de bateau etc. Pendant ce temps les autres équipages arrivent.
Manuel vient nous retrouver à son tour, c’est notre troisième équipier, un mordu de régates de voile légère, c’est une bonne recrue.
Le bateau est rapidement gréé, c’est du sommaire, Manuel nous explique les petits réglages, pour ne pas que la bôme se sauve, pour que la GV soit bien étarquée, deux-trois petits trucs et pendant un petit réglage sur l’arrière de je ne sais trop de quoi ils se prennent, Florin et lui, la bôme – sur la tempe pour Florin, sur le haut de la tête pour Manuel. Je me dis mentalement « c’est une communion qui devrait souder ces deux là, si besoin était ».
Et c’est parti mon kiki, le bateau file bien sur l’eau, on a du vent et un peu de mer. Les rôles sont définis ainsi, je suis le numéro 1, je m’occupe du foc, Manuel est l’équipier qui s’occupe de la GV et de la dérive et Florin est le barreur (el patrón, comme on dit ici).
Nous prenons un bon départ lors de la première manche, sous les directives de Manuel (en espagnol bien sûr, j’ai omis de le préciser). Il me dit où je dois m’asseoir pour bien équilibrer le bateau et ne pas le gêner, m’expliquant aussi que si le bateau prend de la gîte, on ne doit pas choquer la GV, mais que je me mette au rappel. Ça marche pour moi, j’aime bien mon poste, c’est le plus mobile, je n’aurais pas froid. Autant dire que mes sens sont aux aguets, plus du tout fatiguée et super attentive aux «ordres » de Manuel, qui n’arrête pas d’en donner quand ce n’est pas des compliments et ça fuse les : « Florin, baja, baja ! Velocidad, velocidad Florin ! » il y a aussi des « muy bien, perfecto » Il n’arrête quasiment pas de parler, Manuel – je dis à Florin qu’il va être aphone à la fin de la régate, mais finalement non. Avec les bons conseils de Manuel et les bons réglages nous finissons premiers de cette première manche tout contents après un départ pourtant en bon dernier.

Celle-là on va la gagner

Caravelles à couple pour le changement des équipages

Nous passons sur un autre bateau, en se mettant tous à couple, via le zodiac du Club, et commençons à arranger un peu les réglages, puis nouveau départ cette fois en tête, mais le bateau est plus lourd, on le sent tout de suite et ne finirons que seconds cette fois ci.

A couple du zodiac du Club Nautico de Rodeira

Enfin troisième départ sur le dernier bateau à nouveau à régler. Le vent a forcit. Manuel, qui est toujours en train de régler un truc se retrouve avec le hale-bas de bôme entre les mains, le bout a cassé. Ensuite c’est le support du bloqueur d’écoute de « foqué », comme ils disent, qui s’arrache. Ces petites misères nous feront descendre sur la troisième place malgré un dernier bord de portant les écoutes entre les dents.
Après nous être congratulés, nous ramenons le bateau au ponton de la marina, le dégréons, je plie les voiles et les emporte avec le safran/barre au hangar où on les avait pris. Je sens alors la fatigue me submerger et c’est en petit robot que je regagne Roz Avel en vu d’y prendre une bonne douche bien chaude. Faut dire que la journée n’est pas finie, nous avons notre repas partagé dominical avec les amis de Rigel et de La Niña. On doit d’abord retrouver tous les équipages à la Tapéria pour boire un coup, j’ai toutes les peines du monde à garder les yeux ouverts. Nous retrouvons nos amis et déjeunons d’empanadas, de Muffins salés au poulet et au curry et d’une Feijoada.  Le déjeuner avalé je prie l’assemblée de m’excuser mais il me faut une sieste.
C’est en somnambule que je rejoins mon lit, pour deux bonnes heures de sommeil.
Je n’ai pu dormir plus. Il me fallait raconter cette journée.
Aglaé

Celle-là on va la perdre Blouson rouge sous le « foqué » à bandes bleues – Nathalie Smock vert-flashy à la barre – Florin le troisième, au milieu – Manuel

Crédit photos Club Nautico Rodeira, avec les remerciements de l’équipage de Roz Avel

La Danza de San Sebastián, à Aldán

« Demain on va appareiller, tranquillement, en fin de matinée. On va mouiller dans la Ria de Aldán » me dit Juan. Juan, c’est Juan Ollero Marin, el capitàn de Boreas Segundo, ancien officier de la marine de guerre espagnole, et aussi l’époux de Toya. Ils naviguent tout l’été sur un bateau en aluminium, un joli plan Van de Stadt, belle carène des années 80 brillant de tous feux. Nous l’avions déjà aperçu au mouillage de Boiro, devant la Playa Barraña. Aujourd’hui nous sommes à la marina de Combarro, voisins de ponton, alors on a discuté un peu. A part être un homme élégant et charmant, un bon marin et un amoureux de la langue française, Juan est aussi un aquarelliste accompli, alors le sujet de discussions a été vite trouvé. Toya, de son coté, un esprit incroyablement vif, a un regard aiguisé et perçant et comprend parfaitement le français, elle aussi. Elle parle peu, mais communique d’une façon impressionnante avec ses yeux. Au port de Cangas, lorsqu’on les retrouvera de nouveau, on s’apercevra aussi qu’elle est redoutable à la barre de Boreas. En attendant, c’est la première fois qu’on entend parler de la Ria de Aldán.

La Ria vue depuis Hio

La Ria vue depuis Hio

La Ria de Aldán, le guide Imray en parle comme d’un lieu tranquille, une petite ria latérale qui débouche sur la Ria de Pontevedra, avec des fonds de sable confortables une fois les bateos doublés. Bonne protection de partout, sauf du nord. Quelques bateaux de pêche locaux (et aussi l’Arpège blanc du primo de Wences) mouillent sur des corps-morts. Pour ma part, j’en aurai un aperçu depuis les hauteurs de Hio, le jour ou j’irai à pied, depuis Cangas, dessiner le fameux « Cruceiro ». LE fameux Cruceiro de Hio. Depuis le parvis de la superbe église de Hio on a une vue imprenable sur le fond de la Ria de Aldán. Sous le soleil. Exactement.

Le fond de la Ria, depuis le "paseo maritimo"

Le fond de la Ria, depuis le « paseo maritimo »

 San Cibrán, San Sebastián, Aldán

Luis sort d’une semaine de pépins de santé. Nous, nous sortons d’une semaine de pluies incessantes. Les bateaux sont trempés, pleins de traces de verdure sous les cordages, les hommes s’affairent sur les ponts profitant de cette première journée de soleil depuis un bon moment, a ranger les ponts, a nettoyer les cockpits, a passer un jet d’eau partout. Luis passe nous serrer la main. « Bon jour. Comment ça va ? Qué tal ? »

« Vous savez, il y a une danse traditionnelle qui a lieu tous les ans, un seul jour par an, toujours le 20 janvier. C’est à Aldán, demain. C’est une sorte de procession, qui date du 17ème siècle, avec des beaux costumes, un gaïtero, tout ça. Si ça vous dit, je passe vous prendre vers midi. Si je ne fais pas une rechute… »

Mais non, Luis, il n’y aura pas de rechute. Nous voilà partis pour la Ria de Aldán. Pas en bateau, mais en voiture, avec un guide de choix. Luis Perez est natif de Cangas, passionné par tout ce qui tient des traditions locales, histoire, culture, bateaux traditionnels et régates dans la Ria de Vigo, à bord de son Sun Fast 32 « Baléa ». Accessoirement, le secrétaire du Club Nautico de Rodeira. Et – pas accessoire du tout – un type qu’on apprécie beaucoup.

« On l’appelle « La Danza de San Sebastián ». Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas le saint patron de l’église d’ici. La paroisse d’Aldán, c’est celle de San Cibrán. Mais aujourd’hui, c’est à San Sebastián qu’on rend hommage. ». Attestée pour la première fois dans un document datant de 1678, la « Danza » est sûrement bien plus ancienne. Quinze danseurs font le tour de l’église en fin de matinée, conduits par un guide (toujours le même, le guide, fonction transmissible à son fils) au son d’une gaïta (« tu verras, le gaïtero, c’est un ami à moi… il est formidable ») et d’un tambour – dix hommes, d’ages diverses, habillés en costumes noirs, avec des grands chapeaux et ceints d’un ruban rouge, et cinq jeunes demoiselles, belles comme des cœurs dans leurs robes blanches de dentelle, une cape noire avec de somptueuses broderies et surtout, un énorme chapeau de paille orné d’une multitude de fleurs et de fruits, d’au moins 50cm de haut. Un monument. Avec ça sur la tête, les demoiselles sont obligées à un port de princesse, les mouvements se font à l’économie, tout juste un tour, une révérence, et ça repart, d’un pas simple et sans brusquerie. Quarante minutes. Lorsque les statues de la Vierge, de San Sebastián et une croix argentée commencent a avancer, l’ensemble de danseurs recule le long des murs de l’église. D’un seul coup les cloches se mettent a sonner, couvrant le gaïtero, le tambour et les pétards tirés sur le paseo maritimo. Impressionnant.

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Des hommes, des femmes, des fleurs de lys

« Du temps de la dictature de Franco, il n’y avait pas de femmes dans la procession. La place des cinq demoiselles était tenue par des hommes aussi, habillés dans les robes blanches et avec le chapeau fleuri. » nous dit Luis. « Dans le temps, dans l’après midi, une deuxième danse avait lieu dans le « Pazo del Conde ». de son nom complet, El Pazo Torre de Aldán, le Manoir de la Tour d’Aldán, il est la propriété des contes de Canalejas. Les armoiries des Aldao, Aldana, ou Maldonado (on les a connu sous différents noms) contiennent cinq fleurs de lys, dont l’histoire est entourée d’une savoureuse légende.

Le manoir des Comtes de Aldan, les Canalejas

Le manoir des Comtes de Aldan, les Canalejas

Il nous emmène le voir, une imposante et massive construction d’aspect bien médiéval, plus manoir fortifié que château de la Renaissance. « Le « Conde de Aldán » a quatre fleurs de lys sur ses armoiries. Plus que les Bourbons IMG_0379(a voir le blason sculpté sur le mur, il y en a même cinq). » Le livre Cangas, Guia de la capital del Morrazo nous reproduit la legènde,  racontée par Padre Crespo, probablement un historien ecclesiastique. De passage à Santiago, un noble français, apparenté à la famille royale de France, se serait retrouvé pris dans une bousculade, lors de la présentation de l’immense encensoir, El Botafumeiro. Dans le mouvement de foule il aurait donné un coup de pied a Fernán Perez de Aldao, noble gallego. Fernán Perez exigea des excuses, que le noble français lui refusa, en donnant pour raison son rang, bien plus élevé que le galicien. devant cette situation Fernán Perez le provoque en duel. Le noble français, de son coté, lui aurait dit qu’étant en pèlerinage au lieu saint de Santiago, il ne pouvait pas se battre, mais qu’il l’invitait a se rendre à Paris, avec la promesse de lui donner satisfaction.

details de sculpture du PazoQuelque temps plus tard, Aldao se pointe à Paris, exigeant qu’on lui accorde le duel pendant. Il en sort victorieux, et il exige les armes du vaincu. Le Roi les lui accordera, en s’exclamant « Prends-les, Maldonado… ! (malheureux ? malotru ? ref. a chercher). Toujours est-il que depuis ce temps-là, les noms de Aldán, Aldao ou Maldonado désignent la même famille. Et depuis ce temps, les armoiries des Aldán ont deux fleurs de lys de plus que celles des Bourbon. (Update 24.01.14)

Les costumes colorés et les chapeaux fleuris brillent sous le soleil frais de janvier dans la Ria de Aldán. Nous continuons la visite. Luis nous raconte que le village serait en froid avec la comtesse, et que du coup, la procession de l’après midi n’a plus lieu dans le « Pazo del Condé ». Les Canalejas, le vrai titre des Comtes de Aldán, ont vécu des fortunes diverses. Il y a deux générations, la descendente des Canalejas, Carmen Quiroga Armada, a épousé Julián Pérez Esteso, un banquier. Trois frères, survivants des cinq enfants du couple, se sont ensuite transmis le titre, Jose-Luis, Antonio, et Ramón Pérez de Armada, morts sans descendance.

« Este hombre fue completamente loco. »

Dans la soirée, Benigno m’interpelle d’un sonore « Qué tal ? » dans le hangar du club. « T’as été ou ce matin ? Aaaah, la « danza »… c’est vrai qu’on est le 20 aujourd’hui. ». Tout le monde connaît «la Danza » par ici. C’est vrai qu’il y en avait, des photographes, un cameraman, des gens de la presse… « Tu sais qu’elle n’était pas comme ça avant, la « danza » ? Il y en avait une le matin, autour de l’église, et l’après midi, une deuxième danse avait lieu dans la cour du Pazo, exclusivement réservée au Conde et a ses invités. Maintenant ils sont fâchés, pour des sombres histoires de protocole. Alors ils n’y vont plus. ». C’est Benigno qui me raconte l’histoire « moderne » (et mondaine) des Canalejas. «Ramón, il buvait beaucoup. Il était complètement fou. Il picolait, et ensuite venait en plein centre de Cangas, à cheval. Il laissait le cheval en plan et prenait le bateau pour Vigo… complètement fou, ce type. Claro !».

Des sources diverses m’éclairent sur l’affaire de protocole. La « Danza » a été ressuscitée par une association culturelle d’Aldán. Ils ont un site internet intéressant, ou on pioche pas mal de ressources sur l’histoire de la procession et du village d’Aldán. D’après El Pais (article en espagnol ici), en 1996, l’association aurait exigé de la comtesse qu’elle ne reçoive plus les danseurs du haut de son balcon, entourée par ses amis invités pour l’occasion. « Vous venez en bas, au milieu de tout le monde, et laissez les gens du village participer à la cérémonie. ». Fin de non recevoir, de la part de la comtesse. « Je suis chez moi, je m’installe ou je veux ». Mais l’association ne voyait pas les choses aussi simplement. Depuis, la procession de l’après midi ne vient plus danser dans la cour du Pazo. (Update 3)

IMG_0395Luis grimpe sur le monticule de granit devant la maison du comte, à coté d’un colombier en pierre. « Ici, il y a des traces d’une construction, et des tombes creusées directement dans le granit. » HorreoC’est surprenant, en effet. Une tombe de forme anthropomorphe, qui fait « baignoire » , remplie par la pluie de ces dernières semaines. Tout est surprenant, à Aldán. Le Pazo, avec sa cour en dalles de granit ou on séchait le maïs dans les années fastes. Le Muiño (moulin, en gallego), un peu décrépit, le lavoir en pierre, probablement en utilisation, comme souvent en Galice, le petit pont sur la rivière qui alimente la Ria. Et la « Danza ».

Sous l’ombre de l’énorme « horreo » des Canalejas, avec ses trois (exceptionnel) rangées de poteaux, nous partons. Aldán nous aura charmé.

Promis, nous reviendrons. Peut-être bien mouiller avec Roz Avel, au fond de la Ria. Sous le soleil. Exactement.

  Le lavoirLa Danza, vue par Nathalie

Le site de l’Association Culturelle San Sebastián Aldán

La Danza de San Sebastián sur Wikipedia

Le Faro de Vigo, sur la Danza de San Sebastián

Deux articles sur Atlantico.net, ici et ici

Le Faro de Vigo, sur la lignée des Canalejas

Quelques éléments de généalogie des Canalejas (page 134)

Update 1 – (dans le texte) La légende des cinq fleurs de lys selon le Padre Crespo

Update 2 – ressource externe – Beatriz Varela et documents de la fondation Confraria do Martir de San Sebastián. Les origines de la Danza sont bien plus anciennes que le document de 1678. Premier document a évoquer la danse, il en parle comme d’une « coutume ancienne ». De l’avis général, la danse a commencé comme une danse païenne, qui a ensuite été christianisé par l’église. D’après Varela, la transition aurait eu lieu au XIIème siècle, lorsque la peste est arrivée sur ces terres. La fin de l’épidémie a du être attribuée à l’intervention de San Sebastián, et la danse lui a été dédiée en remerciement. Cette danse a toujours été étroitement liée aux Comtes de Aldán et probablement dansée au Pazo au moment de la récolte, lorsque les Comtes ouvraient la porte à leurs vassaux pour se faire déposer leur part. Des danses se pratiquent dans d’autres communes du Morrazo, entre autres à Darbo mais surtout à Hio, qui partage la Ria avec Aldán. La musique est la même (et d’ailleurs le gaïtero actuel est le même, et habitant Aldán), la procession est cependant différente, c’est une danse de pèlerins, dans des costumes de pèlerins.

Update 2 – ressource externe – l’Association Culturál San Sebastián s’est vue dans l’obligation, il y a quelques années, de changer le scénario du palais pour le centre de la paroisse, suite a des désaccords avec  la veuve du dernier comte de Canalejas, dona Fuencisla Roca de Togores Rodriguez de Mesa Tordesillas y Cervera. L’actuelle maîtresse du château aurait affirmé que la danse de San Sebastián était « une cérémonie d’hommage du peuple » qu’elle présidait depuis le balcon du palais.

Cangas. San Pedro et la gaïta. La cabane du pecheur. Des amis et un journal. Le meilleur mécano du monde est roumain

« Tu vois la petite capillita la-haut, la « San Roque » ? Tu montes par la-haut, et tu continues la ligne des crêtes jusqu’à San Pedro, on y est vite. C’est très beau. Sinon tu peux aussi passer par la ville, tu longes l’église et tu continues sur la route. Un bon quart d’heure. Tu verras, dimanche midi c’est du traditionnel, gaïta et tout ça. Le soir, je ne sais pas, c’est peut-être des orchestres. Faut aimer. » me dit Carlos, avec son grand sourire.

Le vendredi, à Cangas, il y a le marché. Pas juste le marché dans la halle, ou on trouve tous les jours les meilleurs poissons du monde, parole de galego. LE marché, celui qui remplit la place. LE MARCHE POPULAIRE, PAYSAN, de village. Ou à coté de jeunes grossistes de marché, des mamies tiennent un stand avec dix kilos de patates, quelques tomates, des « pimientos de padron » et quelques bouteilles de vin. L’Albarino à 3,50€, c’est bon « comme la-bas », et moins cher que chez Froiz. Et ça braille, ça vante ses produits, c’est bruyant et animé. Même si tu n’achètes rien, tu y vas.
Le long du trottoir, entre les maisons et la halle du marché, du boucan. Un type barbu, sur des échasses, avec une peau de mouton noire sur les épaules, torse nu et bronzé, joue d’un improbable biniou. Derrière, dans le même genre d’accoutrement, un autre type avec des chaussures plus « civiles », un chapeau en cuir sur la tête, distribue des tracts. « Festival San Cidre, Cangas ». Super, du rock galego je me dis.
Le lendemain au soir on bouffe avec Henri et les jeunes de Betelgueuze. Deux normands d’adoption, sur un « Amphora » tout brillant retapé par leur soins, en partance pour la Méditerranée, sans délai de retour. On en parle, du festival. Henri, lui, c’est notre « Saint Bernard » préféré. Lui il s’en ira le lendemain, il essaye de regagner Caen avec Shenandoah avant la mi-octobre. Tu nous manqueras, l’ami. A la prochaine, aux Canaries, ou a Madère. Ou ailleurs. Les gosses, eux, ils sont bien branchés pour le festival. OK les gars, on y va.
Dimanche matin j’ai un coup de blues. Je ne le sens vraiment pas, festival, machin, etc… Ce sont les « djeuns » qui me tirent de mon carré, en soirée. Allez, les vieux, venez avec nous, à la fête. Bon, bon allons-y. On chausse ses pompes de marche et on aligne les foulées. Dans une demi-heure on sort de Cangas. Des champs commencent à se cacher derrière la lumière palote des réverbérés, on commence a se poser la question du droit chemin, quand on voit derrière les premières maisons du village suivant une petite place éclairée. Sur la place, un « cruceiro » décoré avec des bouquets de fleurs et des bougies marque le lieu. Il s’y passe quelque chose « C’est sûrement là, les gars »
Imaginez une place en pente, comme un terrain de rugby dans un village des Corbières. Au fond, une petite chapelle, LA capillita San Pedro. Devant, une estrade en béton, couverte brutalement de tôle ondulée. Sous la tôle, des musicos, chemises blanches, gilets noirs, chapeaux pour les caballeros, chignons pour les damas. Et au milieu de tout ça, la place est noire de monde.
La petite dame avec son sac à dos Courrège, souliers colorés, collants fantaisie, se trémousse au son de la gaïta comme une paysanne du cru. Sa copine, jean et polo, pareil. Entre deux danses, on jette un coup d’œil dans la poussette ou le petit dernier dort au son de la musique. Et je vous jure, c’est pas une berceuse !!!
Les musiciens haranguent la foule. La foule leur répond. Les bocadillos avec du salchichon frit circulent, les « canas » se remplissent aussi vite qu’elles se vident. Il n’y a plus de personnes, il y a un personnage. LA PLACE. Ça danse et ça chante, ça bouge au rythme de la musique, ça s’invite a droite – a gauche a passer devant et a sauter comme le crient les huit ou dix énergumènes de l’estrade. Des chants ou le chanteur passe le relais à la chanteuse, ou la « dama » renvoie la balle au « caballero ». Une musique qui emporte tout, un son de fest noz au parfum d’eucalyptus. La gaïta te transporte en Bretagne, mais le rythme est plutôt « Buena Vista Social Club ». L’un dans l’autre, une formidable soirée.

Le lendemain, déçu d’avoir oublié de prendre un appareil photo, ou au moins la petite caméra, j’y vais. Le chemin, les champs, le soleil, tiens, en rentrant je passerai par les collines, du coté de la San Roque. Pour l’instant, je m’installe à San Pedro, sur la place, et je dessine la petite chapelle et l’estrade en béton. Pour la mémoire du lieu, comme dirait Martine. « Buenos dias », m’interpelle une vieille dame. « Ah, bonito, prezioso… » me dit elle (la politesse de tous les galiciens quand ils me regardent dCangas - Capilla San Pedroessiner… mais peut-être qu’ils aiment bien, qu’en sais-je). Je lui explique dans mon espagnol d’armée mexicaine l’affaire de la fête, de l’appareil photo que j’avais oublié, du dessin. « Ah, la fiesta… Vous avez aimé ? Folklorique, mais beau… » Bien sur que j’ai aimé. Et elle, elle y a été ? Mais comment, qu’elle y a été ? Elle habite à coté. C’était une belle fête. L’année prochaine, mon gars, tu iras à la Romaria de Darbo. Tu dois voir ça. Et elle s’en va, avec un « chao » aux accents de « kenavo ».

Le long de la digue qui protège le port de pêche, les guitounes en zinc des pêcheurs chantent. Une espèce d’oraison funèbre, une espèce de sifflement angoissant, sur plusieurs tons, modulé par l’intensité du vent. Il parait que ce soir, ça monde à 35 nœuds. Moi je crois que ça frôle les 40.
Paco, le copain de Gin, n’est plus là. Le petit Yorkshire croisé est rentré chez lui, les patrons ont fini de ramander les filets. De toute façon, sur le tableau d’affichage de la criée c’est marqué en grand, au marqueur noir. « De xoves 27/09 a martes 02:10 no se vai o mar ». C’est du galego, mais vous aurez compris. Il y a du gros temps qui arrive.

La mer moutonne dans la Ria, il y a un clapot sévère comme on a connu à La Roche Bernard les jours de grand frais. Les vagues n’ont rien a voir avec le résiduel de houle qui arrive péniblement jusqu’ici, depuis les Islas Cies. Aujourd’hui, c’est vraiment sérieux.
Le gars qui gratte la coque du voilier d’à coté me fait un grand signe de la main. C’est le bonhomme aux cheveux gris qui nous a sorti de l’eau lundi. Il me demande si ça a bougé, cette nuit. « Oui, tu parles. C’était Disneyland. » Un bateau de 16 tonnes qui se dandine sur son ber, et toi tu essayes de dormir dedans. Essaie.
Le chien a passé la nuit a chercher sa place. Avec son audition de chien, il devait percevoir les sifflements des maisonnettes des pêcheurs. Et le bateau qui bougeait, sous les rafales, ça ne devait pas le rassurer. Nous non plus, d’ailleurs. Au petit matin, il est venu se blottir entre nous, histoire de ne pas se sentir seul.
Cangas a été une ville de pêcheurs, de marins, de conserveries et maintenant de la grosse usine de conditionnement frigorifique du poisson « Frigorificos de Morrazo ». Avant eux, c’était MASSO. Et MASSO, c’est toute une histoire. Maintenant elle est devenue aussi la « petite ville d’en face, avec les belles plages », le dortoir des gens qui travaillent à Vigo, mais ça, c’est du détail.
Au bout de la ville, derrière le port de pêche et les frigories de Morrazo, on voit une « cathédrale ». Une succession de nefs, couvertes par des toits parallèles en tuile, trois étages de vitres cassés et de planchers partiellement démolis. A l’angle, le clocher. Ou le donjon. Comme vous voulez. Une tour, sur plan carré, qui domine l’ensemble, inscription MASSO gravée sur les quatre faces du carré, en haut de la tour. Un peu comme si c’était un des deux clochers de Notre Dame de Paris, si vous voyez ce que je veux dire. A chacun ses symboles.
Dans les années 30, la famille Masso était non seulement le premier employeur de la presqu’ile de Morrazo, mais en plus le mécène, le patron social, le principal acteur de la vie publique et culturelle. Et aux dires des gens d’ici, les produits étaient « les meilleurs au monde ». Le Musée de la fondation Masso existe encore, à Bueu, à 7 km d’ici, et montre une impressionnante collection de documents sur la pêche galicienne à travers les temps. Le père Masso était passionné par la photographie, d’où une belle collection de photos d’époque. D’art aussi. Tout ça c’est mort et enterré, sauf le musée. Le bâtiment de l’usine de Cangas non plus, ne veut pas mourir.
A fouiller un peu sur le net, incité par les inscriptions, tags et graphes qui décorent le registre bas de l’énorme bâtiment, j’ai l’impression d’avoir compris une partie de l’histoire. Masso, en allant doucement vers le dépôt de bilan, aurait fait donation aux ouvriers du domaine portuaire, des terres autour de l’usine et des bâtiments. Lors du dépôt dudit bilan, la Caisse des Dépôts locale et le Concello, ou l’Ayuntamento, ou je n’sais quelle branche de l’administration, aurait de leur coté concédé les lieux à une affaire de promotion immobilière. S’en suit une lutte sans fin, et en attendant les bâtiments continuent de se dégrader. L’affaire des promoteurs, sans doute. Si plus rien ne subsiste sur place, on peut y construire un complexe de logements de week-end et de vacances, pratiquement les pieds dans l’eau. Devant, entre les frigories et la longue digue qui protège la baie, une marina de luxe pourrait voir le jour. Et les vieux qui font vivre le Club Nautico de Rodeira, ils n’ont qu’à se brosser. Ils n’ont qu’a s’occuper des jeunes du village qui veulent faire de l’aviron, de la Caravelle (et oui, en Galice, ici, à Cangas, il y a une ligue locale de Caravelle et de Vaurien. Vous y auriez pensé?).
Affaire a suivre, dans un prochain article je vais développer l’affaire Masso. Avec l’aide de Benigno.
Benigno, un des anciens du Club Nautico, veut m’emmener à Bueu. Il a 77 ans, dont 30 passés chez Masso. Depuis qu’il a compris que je me passionne pour l’histoire locale, il me met de coté tous les articles qui lui paraissent intéressants du Faro de Vigo. Comme celui sur l’archéologue suédois qui est venu dans les années 60 faire des recherches entre les « dornas », bateaux typiques de la pêche aux coquillages dans les Rias de Vigo et Pontevedra, et les bateaux vikings. « Tu te rends compte, il est tombé amoureux d’une fille des Islas Ons, il l’a épousé et il s’est installé ici. Il y a pas longtemps, il était prof d’anglais à l’Université de la Marine de Guerre, au port du Marin. Tu vois, dans la Ria de Pontevendra, à coté. »

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Cangas, les gens.

« Maintenant nous pratiquons plutôt la navigation gastronomique. »
On s’est liés d’amitié avec Javier, le patron du Rigel, un fifty de chez Norwind. Celui-là même qui nous a prêté sa clé à bougies, pour réparer le petit moteur de Little Gu. C’est un type formidable. Il est ancien de chez Citroen, grand employeur dans la région de Vigo. On passe quelques moments d’anthologie, entre sa tortilla, l’empanada de Cuqui, le pudding de Sofia, son épouse, ou notre soupe thaï au lait de coco. On passe surtout des moments d’amitié, à bord de Rigel, ou dans le carré de Roz Avel. Javier et Sofia viennent presque tous les week-ends, pour passer un peu de temps à bord de Rigel. Depuis Bouzas, petit port collé à la grande Vigo, arrivent Cuqui et Jorge sur leur Puma 32 vert. Des fois avec leur fille, Carmen. Toujours avec leur chien, Coco. Grand amateur de papouilles. Grand ennemi de Gin. Avec tout ce monde on commence a dessiner les contours d’une petite communauté.
« J’aimerais bien voir vos aquarelles. Je serais bien intéressé pour en acheter quelques unes »
Le monsieur à lunettes qui nous parle, c’est Luis. Un des piliers du Club Nautico de Rodeira, un monsieur qui ne parle pas beaucoup mais quand il dit quelque chose, c’est du béton armé. Un monsieur qui a toujours été là, quand on a eu besoin d’un coup de main, d’un lieu pour travailler sur Little Gu, d’une adresse de mécano ou de fournisseur de bois. Un homme formidable. Tout comme Béa. Elle tient au bureau en main du matin au soir, arrange le coup de tout le monde, a un sourire pour les désespérés, prend le téléphone pour appeler quand nous autres incapables ne savons pas trouver une information. « Ne vous inquiétez pas, occupez-vous du bateau en toute tranquillité, allez faire votre expo en Roumanie, ici, « por las amarras » il n’y a pas de problème. »
« Si vous êtes d’accord, je parle avec un « periodista ». Ils sont toujours intéressés pour écrire sur des gens un peu différents qui viennent passer quelque temps dans le port. Ils auront sûrement envie de vous interviewer. »
Le Faro de Vigo nous a mis dans ses pages. Luis a parlé de nous à une journaliste du « periodico ». Lundi soir, pendant que des rafales de 40 nœuds secouaient les pontons, Elena et son collègue photographe nous ont soumis à la question. Lorsqu’ils ont entendu que j’avais produit plein d’aquarelles sur la Galice, ils ont voulu les voir. «  And did you paint some from Cangas ? » Eh ben oui, ma grande, tiens. « Aaaaah, El Cruceiro de Hio… aaaaah, la capilla del Hospital… y la Iglesia… ». Le lendemain, en allant au café du port, les sourires de tout le monde nous ont tout de suite fait comprendre que les « periodistas » n’avaient pas perdu leur temps. On était dans le canard. « El Cruceiro de O Hío se lucirá en Rumanía »

J’ai mille histoires a vous raconter sur Cangas. Je peux vous parler de Costin, qui est venu nous aider un soir a remettre en place l’arbre de l’hélice de Roz Avel. Costin est celui qui répare les moteurs de tous les bateaux de pêche de Cangas. Il a une petite société de mécanique diesel, il travaille comme un fou, et ce soir-là, il a refusé de se faire payer. « Oublie ça, c’était un coup de main. » Nathalie a réussi a lui fourguer un billet de 50 euros, sous forme de cadeau de départ en vacances. Ah, j’oublie. Costin est de Constanta, en Roumanie. Je pourrais vous parler d’Adolfo Gallego, personnage complexe, patron du chantier qui gère le terre-plein en autocrate, insupportable selon les uns, plutôt sympa avec nous. Je pourrais parler de Betty, la cuisinière de « O Portujès », qui fait les meilleurs « chipirones fritos » que j’ai jamais mangé. Je pourrais parler de Diago, un jeune au look gothique qui vit dans le bateau d’à coté, un Puma 38. Ses parents on travaillé, eux aussi, pour Citroen. Lui, il répare des ordinateurs. Et fait les meilleures épissures qui soit, sur les amarres de ses copains. Je pourrais vous parler de tous les gens de Cangas, de Juan, le marinero à la retraite depuis deux semaines, de Carlos, passionné de bateaux traditionnels, de Pépé, le barbu qui ne parle que le galego et qui a passé sa vie embarqué à la pêche, aux Canaries. De Peter, l’irlandais qui a hiverné son « Westerly », Papageno, comme tous les ans, en face, chez le chantier centenaire « Astilleros de Lagos ». Mais ça viendra. On a un peu de temps devant nous, ici, à Cangas. Et du matériel pour mille billets comme celui-ci.

Roz Avel est à terre, en attendant qu’on s’occupe de lui. Costin se charge de la transmission, du moteur et des autres parties mécaniques. Nous, pour l’instant, on s’occupe de Little Gu. Maintenant que Luis nous a installé dans leur hangar, on n’a plus d’excuses. Ensuite, on ira faire notre expo. Vernissage à Timisoara, le 20 novembre. Après, on verra.
Bien à vous, le chien attend pour sortir. Il pleut à Cangas.
Le capitaine

Empanada gallega. De Atun. Aglaé aux fourneaux. Après l’effort…

Aglaé sort les légumes du garde-manger profond qui se niche sous le plan de travail de Roz Avel. Ce soir, après les émotions de la journée, elle a décidé de nous régaler. C’est Maria qui lui a raconté cette recette. Maria navigue avec Daniel sur Tchao Phraya, un Bavaria 32 récent avec lequel on a fait quelques mouillages et quelques apéros, voire une ou deux bouffes à bord des uns ou des autres. Ce soir, c’est empanada gallega. La classique, à « l’Atun ».

10Aglaé découpe en fines lanières des oignons, qu’elle envoie crisser dans la sauteuse. Des lamelles de poivron rouge plus quelques unes d’un vert qui survivait à la dernière séance de magie colorée s’en vont les rejoindre en vitesse. Ça fond gentiment dans l’huile d’olives, accompagné en fin de course de deux ou trois tomates. Quand les choses prennent tournure, une boite de « atun » se joint à l’assemblée qui maintenant chantonne joyeusement dans la sauteuse. Tout ça plus quelques herbes magiques, du genre qui ne fait de mal a personne, voire un peu de piment, si vous en avez envie. Un œuf dur peut passer par là, il sera bien reçu.

La pâte, nous autres, on l’a acheté chez EROSKI. Il paraît que c’est facile à faire, ce sera pour la prochaine fois. Pour l’instant c’est le tour d’essai. La pâte est riche, farine, eau, sel mais aussi huile d’olives. On trouve la façon de faire ici.

Une fois bien étalée au rouleau a pâtisserie la pâte est divisée en deux parties, gentiment couchées sur papier sulfurisé. La petite sauterie dont je vous racontais les exploits s’étalera sur une des moitiés. L’autre la recouvre. Laissez déborder un peu, reliez les deux feuilles entre elles et badigeonnez au jaune d’œuf. Les mots magiques prononcés par Aglaé, je ne vous les donnerai pas. A chacun ses secrets. Au four, et puis on attend. On surveille, il faut juste que la pâte soit cuite et le dessus bien doré.22_apres four

A table, avec un verre d’Albarino des Rias Baixas, c’est un régal. On commence a parler d’autres versions, de ce qu’une amie chilienne m’a fait gouter dans une autre vie, des empanadas au fromage, au bœuf avec des raisins secs… On est comme ça, sur Roz Avel. On bouffe, et on parle bouffe. La culture de la marmite. Ou le culte… c’est selon.

Sur le blog de Elvira, la version en français, une brève histoire des empanadas, on comprendra comment ça se fait qu’en Amérique Latine on en fait aussi. Elvira tient une « Tasca » à Terceira, aux Açores, elle explique sur son blog ce que c’est, ce truc là. Des « Tasca » on en a trouvé aussi à Muros et à Camarinas, on sent rapidement le lien entre les galiciens et les portugais.

Pour l’histoire en images, cliquez sur l’ardoise.

Empanada

Cabo de Cruz, le brouillard est rentré par la fenêtre

Une porte ouverte, c’est facile. Tu rentres, éventuellement sans frapper. TU dis « Holà ! ». On te répond. Tu commandes « una cana » et Lourdes te sert ça avec une assiette de sardines, ou une part d’empanadilla. C’est facile.

Une fenêtre ouverte, c’est plus… comment dire ? Profond. Au premier étage, dans un des ouvrants de la véranda d’une de ces maisons galiciennes colorées en rouge. Cramoisi, brulé par le soleil et patiné par le sel et le sable. La dame a un regard fixe, tu crois que c’est sur toi. Tu dis « Holà ! » ou plutôt « Buenos dias ! », elle a cent ans, la dame. Tu passes à coté, son regard ne bouge pas. En fait, tu n’existes pas. Ou pas encore. Elle a cent ans, la dame.

Flo&GinCe matin, avec Gin, on s’est baladés de l’autre coté du port de pêche, là ou il y a une petite plage parsemée de cailloux. Le matin, à 8h, le soleil la réchauffait gentiment. On est revenus émerveilles par les couleurs des maisons, par les lauriers en fleurs, par le grenier à mais en pierre. Sur le port, en dix minutes, le froid est arrivé en apportant le brouillard. En dix minutes on voyait à peine l’étrave de Roz Avel. Il parait que c’est comme ça dans les Rias. Ca vient du bout, depuis l’Océan, c’est parce qu’il a fait très chaud hier. N’importe, c’est comme ça, on n’y peut rien. Lourdes, un café s’il te plait.

Des courageux s’animent entre les bateaux de pêche. Une yole à avirons, plein de rameurs. A la gouverne, une tout jeune fille. C’est bien, une fille, à la gouverne. Il y a trois jours on a vu une blonde gagner sa manche au kayak monoplace, championnat d’Espagne de « piraguismo ». Elle a pris la tête après le top départ et n’a rien lâché jusqu’à la fin. Comme quoi, les blondes…

Dans deux heures on part pour Ria de Pontevedra, juste à coté. On n’a plus envie de trainer à Arousa, ou alors on y restera pour toujours. Hier, Aglaé disait qu’ici aussi, elle pourrait bien poser son sac. Mais non, pas encore. Il reste de l’eau a courir.

Bien à vous,

Le capitaine

Cabo de Cruz, 22 Aout 2013, 11h20

La Ria de Camarinas. La dentelle et le poisson. Maisons a vendre. Pelerinage à Muxia.

J’ai pris l’habitude de faire des croquis pour relever des repères à terre, lors de nos mouillages forains. A Malpica, dans des rafales de 28-30 nœuds, j’ai eu, par moments, un peu la trouille. Un coup d’œil à mon croquis, un autre par le hublot, et ça rassure. Encore faut-il dormir avec le compas de relèvement sous son oreiller. Si c’est pas de la paranoïa, ça…

Malpica, Samedi 03/08/2013, 11h30. Vent – 10 nœuds de SW. Mer – belle, localement peu agitée. Soleil passagèrement voilé, visibilité – plus de 10 Nm. Baro – 1022 en hausse.

Bien sur, on est partis un peu tard. Bien sur, il n’y avait pas trop de vent. On s’est fait doubler par tout le monde qui trainait sur l’eau. Au bout d’un moment, on s’est dit « Peut-être qu’on n’aurait pas du garder ce ris dans la GV… » et puis tant pis. On filait quand même à 5-6 nœuds, sous génois et GV, par 15 bons nœuds de vent réel, au près. Soit un nœud qui passait dans l’annexe à la remorque, et peut-etre bien un autre dans le ris de la GV. Mais on s’en moque, on est heureux sur l’eau.

En partant de Malpica, on fait le tour des Iles Sisargas. Pendant trois jours on les a vues sous la pluie, sous des rayons de soleil rasant, sous des grains… aujourd’hui c’est sous un soleil éclatant qu’on les étudie de tous les cotés. Et comme à chacune de nos navigations, des dauphins.

Roz Avel glisse sur la petite houle de NW, tout content. Il est bien, ce bateau… Mené de main de maitre par Heidi, qu’on apprend a maitriser de mieux en mieux, il est confortable comme une paire de charentaises. On a le temps de faire des photos, des sandwichs, de preparer des lignes de pêche. Il n’y a que les poissons qui manquent.

La côte, entre Malpica et Camarinas. Des hauteurs, des falaises en granite, des anses, la Ria de Corme et Laxe qu’on longe sans s’arrêter. En fait, de la nav sans histoires, agréable et tranquille. Le vent forcit petit à petit en arrivant vers l’entrée de la Ria de Camarinas. Faut dire qu’il y veille un monsieur à profil spectaculaire – Cabo Villano. Une crête de coq en granit lancée vers l’océan, avec le phare et quelques constructions dessus, et à ses pieds, un platier rocheux qu’il vaut mieux éviter.

Un gros X-Yachts, au moins 45 pieds, tire un ou deux bords devant nous. Il vient du font, tout près de la côte. On l’avait bien vu, à l’allure qu’il avait il risquait de grimper sur la crête du coq. N’empêche qu’il nous met un vent de tous les diables, en virant de bord juste à coté de nous. Il nous fait un signe amical de la main, et il s’en va. Une demi-heure plus tard, le v’la qu’il revient, sur le bord opposé. Pavillon espagnol, il me semble. Un gars d’ici. Si ça se trouve, il va à Camarinas aussi.

Un peu plus loin sur la gauche, l’entrée dans la Ria parait large comme l’Avenue de la Grande Armée, à Paris, montant tout droit vers la Place de l’Etoile. Le X file toujours au sud-ouest. Si ça se trouve, il ne va pas à Camarinas, en fait. Aglaé, laisse filer un peu, on n’abat pas tout de suite, tu sais, je t’ai montré sur la carte, il y a des cailloux.

Las Québrantes, qu’ils s’appellent. Il parait que si on y plonge, on y trouve les quilles de quelques imprudents. Non, j’rigole… quoique… Tiens, le X est en train d’abattre. J’ai l’impression qu’il a tracé la même route que moi. Il colle bien à la rive sud de la Ria. Coté Muxia, sur la pointe rocheuse qui cache le village, le spectaculaire sanctuaire de la Virxen de la Barca. Une image impressionnante. Aglaé, on peut empanner maintenant. Dis, capitaine, on n’a pas dit qu’on mouillait à coté du port ?

« Écoute, il est 21h, je ne vois pas bien le fond, sur la carte il y a quelques cailloux… j’aimerais mieux aller coté Camarinas. Là je sais qu’il y a plein de place et c’est tout du sable. »

« Bon, comme tu veux… mais tu vas promener le chien en nocturne. Little Gu n’a pas de phares, tu sais ? »

Un coup de clé, Perkie se met a ronronner. Un coup sur le bloqueur, la drisse file, la GV tombe dans les lazy-jacks. Un coup de reins, le génois est enroulé. « Point mort. Un petit coup de marche arrière. Fais filer de la chaine. Ca y est, on est a poste. » 22h30, Camarinas, entre deux bateaux anglais, un allemand et un OVNI quelque chose, tout près de la côte. « Oui, mais les OVNI, tu sais, ce sont des dériveurs. Ils n’ont pas de tirant d’eau. ». Tiens, et devant l’entrée, je rêve, ou c’est encore l’anglais de l’autre jour, avec sa jonque bleue ?

Un tour à terre, entre les petites bouées qui marquent la zone de baignade. Dans le noir. Pas intérêt à te sauver, Gin. Fais vite. Bon chien. Une petite soupe et puis dodo…

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Muxia, marina de crise. Le bistrot du coin. Précis de construction navale en pierre de taille.

Camarinas n’est pas la plus belle des Rias que j’ai vues. Le fond, après le port de pêche, est un peu vaseux, la pinède couvre les bords de l’eau et au fond, il y a des constructions un peu quelconques. Au fond du port il y a un vrombissement perpétuel, un genre de groupe électro ou de générateur, ou de frigo… c’est probablement un truc de la criée, n’empêche que c’est pénible. Aglaé s’en fout, elle coupe ses oreilles le soir. Moi non. Le matin, un petit tour dans le village nous rabiboche un peu, Camarinas et moi. J’aime bien les vrais ports de pêche, qui sentent le poisson pourri et dont les tas de filets trainent sur les quais, en attendant de se faire réparer pour la prochaine sortie. On est dimanche à Camarinas, les bateaux dorment à quai. Les pêcheurs mettent un coup de peinture à leur canots en bois qui leur servent d’annexes de corps mort. Il y en a des jolies. Les filets de pêche de Camarinas, c’est peut-etre ça qui a donné naissance à une autre tradition locale – la dentelle. Il y a une fédération ou association ou qu’en sais-je, la Maison des Dentelières, avec des jolis chiffons dans les vitrines… et sur la terrasse d’un bar, deux poupées sirotent une Estrella… comme si c’était vrai.

A part ça, activité de dimanche. Mariage, messe, bière et tapas. Sur le quai, une jolie maison de pêcheur arbore fièrement son écriteau « se vende ». Elle a des jolis encadrements en pierre, mais pas de toit. Ça doit pas se vendre cher…

Aglaé me presse. Elle a envie de passer de l’autre coté de la ria, dans la marina. Nos amis de Video Bleue 2 nous ont dit du bien. Propre, sécurisante et pas chère. Le coté « pas chère » nous va bien. On file dans le port, un prend le premier ponton qui se présente… juste derrière le canot du « salvamento ». Même angle de vue qu’à Gijón. Sauf que ce coup-ci, pas de remorque.

Des allemands arrivent et se mettent a coté. On est dimanche, le marinero d’astreinte vient en pointillés, il n’a pas du les voir. « Bonjour ». « Bonjour ». Le skipper allemand a épuisé ses connaissances de français. On poursuit en anglais. « Est-ce que cette marina est ouverte ? » C’est vrai que dans le guide Imray ils parlaient d’une marina en projet. Que Nick Ellis,  qui ecrit sur le site de Jimmy Cornell, parlait d’une marina nickel, mais sans raccordement à l’eau ni à l’électricité. « Si, si, elle est bien ouverte. Pas chère, propre, ouverte. Le marinero passera surement vous voir. Pas de wifi, mais le bistrot d’en face vous filera un code quand vous irez prendre une bière. »

Un peu plus tard, on toque à la coque. Un barbu. « Bonjour, je voulais vous saluer. Je sais Grand Largue aussi, et je viens du port d’Arzal. ». Nos flammes qui flottent dans le gréement ne passent pas inaperçues.

Sur un gros Amphitrite, il est avec deux potes en route pour le Portugal, ensuite Madère, les Canaries, les Açores et retour. Ils sont pressés. On le rencontrera un peu plus tard avec ses deux éqipiers, attablé dans le centre du bourg, devant « una cana ». Estrella Galicia, comme tout le monde. Le lendemain, à 8h du mat, l’Amphitrite est déjà parti.

Un café au coin de la rue. « O Xardin », WiFi Zone. De café en café, on a faim. Au coin du bistrot, trois petits chinois chattent comme des forcenés avec un verre de jus d’orange sur la table. Nous, on a faim. Une Sopa de Mariscos, quelques sardines grillées avec des patates au four, un désert, un pichet de blanc et un café. Tout ça pour 9€. La WiFi en prime, qu’on pourra consulter aussi plus tard, depuis le banc d’à coté. Les galiciens, décidément, sympa…

Le village de Muxia n’a pas le charme de Betanzos. Il a par contre la Virxen de la Barca. Muxia cultive un lien particulier avec Santiago de Compostella, étape importante sur la route des pèlerins. Il parait que dans les temps anciens, La Vièrge est venue ici à bord d’une barque en pierre, pour écouter Saint Jacques qui prêchait aux gens du pays sur les hauteurs de la pointe rocheuse, qui s’appelle depuis la Punta de la Barca. Un spectaculaire sanctuaire occupe les dalles de granit qui descendent dans une espèce d’amphithéâtre naturel vers l’océan. Ça brise sur les rochers d’en bas, c’est impressionnant, la lumière du soleil couchant habille d’un halo l’église et les gens. Pas trop d’industrie autour, si ce n’est que les bistros du village affichent tous, sur leur ardoise, « le Menu du Pèlerin ». Et qu’à la porte du sanctuaire, un mendiant tend la main. Mais ça… les mendiants… bon, j’me tais !

On se balade sur les hauteurs arides qui mènent au sanctuaire. Une fois qu’on a quitté les maisons un peu hétéroclites, le même mélange savant de vieilles bâtisses galiciennes et de maisons ou immeubles des années 50, j’ai le sentiment d’être un peu hors du temps. Peut-être la lumière ? Faut vraiment que je repasse par « O Xardin ». Estrella, una cana, vite…

Camarinas, Muxia, Rias Altas, 3 à 6 aout 2013 et Cabo de Cruz, Rias Baixas, 20 aout

Malpica. Costa da Morte. Un café, au comptoir. A la plage, mais pas en slip

« So, did you take nice pictures ? »

Le gars est grand, bien plus grand que les pêcheurs du coin. Il est à coté de moi au comptoir. Je crois qu’il a de l’humour… tout à l’heure, quand j’ai parlementé avec le garçon pour que je puisse garder Gin à coté, j’ai demandé « un café ». « Solo ? » me demande le serveur. Et pour se faire mieux comprendre « With milk ? ». « No, thanks, no milk. » Le gars à coté lui lance « E un café para yo. Wiz milque ». Je crois qu’il a de l’humour.

« Yes, I think. Light is really beautiful this morning. »

« That’s the way it is, here. You have four or five sunny days in a day. »

Depuis que j’ai commencé la balade matinale du chien il a plu trois fois. Il a raison. Entre chaque averse, le soleil est revenu nous rappeler qu’il existait.

« You’re from the sailboat there ? »

« Yes. We stayed at anchor the last two nights. »

Malpica est un petit village caché sous les iles Sisargas. Petit village mais grand port de pêche. Zéro installations pour la plaisance. Alors on peut mouiller l’ancre, soit devant l’entrée du port, comme le voilier allemand qui s’y trouvait quand on est arrivés, soit devant la grande plage (Playa Mayor… la bien nommée). Faut pas hésiter à s’approcher, une fois passés les derniers bouts de roche les fonds sont de bonne tenue, sable bien tassé par les marées du coin, qui atteignent 3,50m en vives eaux.

« It’s a cool anchoring place. Tranquil. »

« It seems tranquil. » me dit le gars. « It’s because you have south-west. Just wait till it turns north. ». Non, je pense qu’on ne va pas attendre ça. Quand j’ai vu la digue qui protège le port de pêche j’ai compris. Si c’est un coup du nord-ouest, ça doit etre terrible. Le type rajoute « Did you know that in gallego this area is called «La Costa do Morte» – The Death Coast. ?»

On parle photo, lumière, Bretagne, Galice. On tombe d’accord qu’on aime ce pays (et l’autre, breton) aussi pour ses humeurs, ses journées grises, avec un ciel bas et des lumières rasantes. On décide qu’au sud, (A Denia, il dit… sur la Costa Blanca méditerranéenne) c’est trop chaud, et le soleil ne nous laisse aucun répit. Décidément, j’aime bien la Galice.

Il se sauve, une tape dans mon dos et une grattouille à Gin. « Hasta luego. » Je finis mon café et j’appelle le garçon. « La cuenta, por favor ? How much for the coffée ? « . « Nada, it’s OK, he paid your coffée. » Décidément, j’aime bien la Galice.

On a appareillé de Sada, devant le village de Fontàn, en fin de matinée. On a dit qu’on ne restait pas déjeuner au mouillage. « Tu nous feras un sandwich ou deux, en nav, hein ? ». On a laissé trainer une ligne depuis la petite canne à pêche, dans le sillage. TROIS D’UN COUP !!! Pendant que je décrochais les deux premiers, le troisième a réussi a se décrocher tout seul, et s’est tiré, en laissant derrière un petit filet de sang. Y a pas de requins, à Sada, alors je pense qu’il va s’en sortir. Peut-être finira-t-il a déceler la différence entre le train de plumes brillantes de la mitraillette et les vrais éperlans, ou lançons, qui doivent avoir meilleur gout. Nous, on va se contenter de deux beaux maquereaux galiciens, les premiers poissons qu’on pêche depuis le départ.

Devant les cargos au mouillage, à l’embouchure de la Ria, un bateau sous pavillon espagnol nous salue avec des cris de « Kenavo !!! Kenavo !!! Bretania !!! ». On leur fait des grands signes de la main. Eux, ils ont été sensibles au grand Gwenn-a-dhu dans les haubans bâbord. Et puis, il y a écrit Le Guilvinec sur le tableau arrière. La Bretagne, bien reçue dans la Galice cousine.

Le vent s’étiole, pour finir en vague toux du sud-est, devant l’entrée de la Ria de A Coruna. La Torre, éclairée à contre-jour par le soleil de cette fin de matinée, nous salue par une série de « molles », petits ou grands moments sans vent quand le bateau file sur son erre, à 1,5 nœuds. Au travers, ça passe encore. Puis ici il n’y a pas encore de houle. Mais une demi-heure plus tard on fait appel à Perkie, ça n’avance vraiment pas. Mais on garde la GV, à 1 ris.

Le vent revient en force tout juste après la Punta Herminia, au droit de la Torre. DE zéro à 15 nœuds. Puis 20. La GV sert de gouvernail aérien, Perkie de propulsion. On avance à 6 nœuds. Les grains se succèdent, les uns plus forts que les autres. Tu sais, dans le Imray, ils parlent de trois mouillages à Malpica. T’en penses quoi, Aglaé ?

« Je n’en sais rien, je te fais confiance. »

« On verra bien lorsqu’on y sera. Tu sais, le dicton anglais. »

« Oui, je sais. »

A Malpica, devant le port de pêche, j’aime pas. Je n’y suis pas encore, mais j’aime pas. Il parait que les fonds sont un peu incertains. Sur la carte c’est marqué « stone ». Dans l’Imray ils parlent de mélange de roche, algues et des taches de sable. Comment veux-tu mouiller dans un truc comme ça ? Bon, ben on fera comme dit le dicton anglais. « We’ll cross the bridge when we come to it. »

On commence a voir les Islas Sisargas. Sous les grains, la lumière est irréelle. Elle tombe directement du ciel, entre les nuages. En dessous, pour l’instant on voit un gros caillou, détaché de la côte. La « Pequena » se superpose sur la « Grande ». Et entre les nuages, une douche de lumière dessus. Magique. Tout autant que les deux ou trois dauphins qui passent nous dire bonjour.

Au fond, niché sous un sommet pyramidal, le village. Coloré, comme les villages galiciens. Je n’arrive pas a piger ou est le port, mais je vois bien la Playa Mayor. Derrière une petite pointe, la Playa Seaya, plus petite. Faudrait passer entre deux cailloux, mais une fois dedans on doit être bien protégés. Par contre, pour acheter du pain…

D’un coup, plus rien. Le ciel devient tout noir, du gros nuage qui montrait le bout de sa tête derrière le sommet. Il nous tombe dessus d’un coup, d’un seul. Grosses gouttes de pluie, Aglaé, va chercher mon ciré et toi, et le chien, planquez-vous dans le bateau. Pas la peine d’être mouillés tous les trois. Et on ne voit PLUS RIEN. J’espère que tout ça s’arrêtera devant la plage, sinon je ne sais pas comment on va voir ou planter la pioche.

Le truc génial avec la météo galicienne est qu’il y a toujours, mais toujours, une éclaircie derrière le grain. Deux cent mètres devant le mouillage, la pluie s’arrête et le flanc de la colline nous montre ses maisons bigarrées. « C’est pas beau. «  dit Aglaé. « Je ne vois pas pourquoi Carmen nous a dit que c’était sympa. »

« Ben si, regarde le site, c’est magnifique. On dirait l’Irlande. » Lumière rasante, entre les flocons de laine grise qui trainent dans le ciel. Mer turquoise, mais avec des bandes filantes bleu foncé, selon les risées. On regarde les fonds. « 6,50m. A quelle heure la marée basse ? » « Ben dans deux heures. En gros elle va encore baisser d’un mètre. » « Bon, on mouille là ? » « Non, attends un peu, faut aller au moins à 4,50m. » « Moi j’aimerais qu’on mouille là . Tu te souviens, à Sada. » « Si on mouille par 6,50 à cette heure, ça fera 9 à marée haute. Neuf mètres, c’est 45m de chaine. J’aime laisser cinq fois le fond, on est tranquille. On peut avancer un peu. »

Et « ploufff », la pioche au fond. « Marche arrière, juste un coup. » « File de la chaine. Encore un peu. » Je croche la « main de fer » dans la chaine, envoie l’orin dans l’eau. « Maintenant tu files de la chaine en grand. Touche pas au moteur, le vent nous poussera et la chaine s’étalera toute seule au fond. » Voilà. On est à poste.

Deux jours tranquilles, ou presque. La première fois qu’on passe deux jours dans un endroit comme ça, ouvert sur l’Atlantique, dans notre dos. La houle est cassée par les Sisargas, elle vient du NW, au large il y a bien deux mètres. Chez nous, il doit y rester une petite trentaine de centimètres. Juste assez pour nous balancer pendant le sommeil. « Je t’ai dit qu’il aurait fallu qu’on s’approche plus de la plage. ». Balade de chien, Little Gu à l’aviron dans 25 nœuds dans le pif. Avec un peu de clapot, en prime. Ça marche bien, malgré tout. Sacré canot qu’on s’est fait, là.

Tour en ville, avec Gin. Un peu partout, sur les hauteurs, derrière le front de mer, vers la pointe sud-est, celle qui protège le port de pêche. Au dessus du port, une promenade sur pilotis en béton. Un gars à l’allure rasta promène son golden retriever, qui vient jouer avec Gin. Salut. Salut. Holà. Holà.

Le ballet des chalutiers, rentrant de pêche. Un boucan d’enfer, une odeur de gazole brulé, heureusement qu’on n’a pas mouillé ici. Les allemands, là-bas au bout, ils doivent se faire chier…

Ambiance sur le port. Ça cause en galicien. Ça gueule des grands « Salud ! » aux terrasses des cafés de la Rua de la Darsena. Ca envoie des « canas » de Estrella Galicia. Les gars se racontent leur journée de pêche, les femmes viennent les chercher à la terrasse. Dans tous les pays du monde, les femmes viennent chercher leurs maris au bistrot. Ce qui est génial, en Galice, c’est que les nanas se posent à coté des maris et commandent « una cana ». Y a pas de raison, on n’est pas plus connes qu’eux.

Décidément, j’aime bien la Galice.

Malpica en Bergantinos est un petit village à l’architecture mélangée, il ne reste que quelques maisons traditionnelles galiciennes dont une partie agglutinée au dessus de la Darsena du port de pêche, vers les hauteurs de la pointe Sud-Ouest. Coté Seaya, une autre pointe se prolonge avec les Islas Sisargas. Sur celle-ci, plus à l’ouest, juste quelques propriétés avec des murs de clôture en pierre et des champs en herbe. Un matin, en promenant Gin, on est passés à travers les champs, sur les sentiers bordés de murets. Comme sur La Hague, comme en Irlande. Dans un champ, il s’est mis a renifler comme un fou dans les brins d’herbe. Deux heures plus tard, depuis le « Paseo » devant la plage, on a regardé par la-bas. Un bonhomme y faisait pâtre ses moutons. Comme en Irlande, comme sur La Hague.

Ce n’est pas à proprement parler une Ria, on est dans une baie peu profonde, avec une belle plage dominée par le bourg. L’abri est correct par tout le secteur sud, même si les sommets nous gratifient d’un petit effet venturi, si le sud prend un peu d’ouest et se faufile parmi la pointe des Sisargas et le massif qui domine la ville. Les fonds, pour peu qu’on s’approche suffisamment de la plage, sont de très bonne facture, on a passé la deuxième nuit a encaisser des rafales à 28 nœuds sans bouger d’un pouce. C’est probablement raisonnable d’oringuer, si on a peur de crocher l’ancre derrière un caillou, mais notre orin a cassé en partant et j’ai du courir à l’aviron dans Little Gu pour récupérer la petite bouée rouge et le bout d’aussière qui la tenait. Plus tard, à Muros, je comprendrai.

L’activité touristique a l’air de fonctionner tant bien que mal, une faune bigarrée à l’air entre rasta et hippie sur le tard remplit les terrasses en cette fin de mois de juillet, et de la musique branchée ressort par les haut-parleurs posés sur les rebords des fenêtres. Les prix sont plus que convenables, les gens très accueillants. Le peu de maisons anciennes est un peu perdu sous des immeubles quelconques, typés années 70, mais avec des toitures en tuiles romanes et peints en couleurs vives. Pas beaux en soi, mais l’ensemble est vraiment attachant, accroché qu’il est au flanc du grand sommet sur lequel trônent des énormes antennes télé.

Le tourisme, c’est sympa, ça doit marcher à fond trois mois par an. Mais ce qui tourne à fond dans le village, c’est la pêche. Pas la petite pêche artisanale à bord des lanxas de 4-5m peintes en couleurs vives. Les gros navires qui vont chasser le « atun » et la « bonita del norte », qui remplissent le port de pêche le soir. Quand on voit le bâtiment de la criée et les installations de levage sur le quai, on a tout de suite compris. Et a les voir rentrer en fin de journée, ça impressionne un plaisancier venu de la Bretagne ou les petits ports sont tous transformés en annexes pittoresques des marinas. Ici, la pêche reste un métier.

Décidément, j’aime bien la Galice.