Considérations hâtives. Même côte, même houle. Roz Avel au pays du « bacalhau » – un peu plus bas, à gauche.

Deuxième partie – Porto – Lisbonne. La « nortada », quand elle tourne au sud…

Porto est une ville magnifique. Magnifique de culture, de patrimoine, d’histoire. Magnifique dans sa décrépitude, dans ses maisons collées les unes contre les autres le long du Douro et qui auraient bien besoin d’un coup de peinture. Magnifique dans le jeu de ses enfants dans les ruelles étroites, au milieu de touristes armés d’appareils photo… vous avez déjà expérimenté la sensation que vous n’existez pas ? Ces enfants s’en foutent, de nous. Eux, ils sont d’ici. Nous, demain, nous partons.

Le lendemain, nous voilà partis. Et Porto, je suis resté sur ma faim. J’ai en tête les ruelles d’Affurada, au petit matin, lorsque Gin et moi faisons notre balade matinale. Le lavoir municipal, avec les femmes du pays qui viennent étendre leur linge sur ces drôles de perches qui tendent des cordes dans tous les sens, avec une géométrie savante dictée par la longueur des cordes et les vents tournants des bouches de l’estuaire. Les cafés d’Affurada qui ouvrent leurs volets dans un crissement paresseux. Les gars, prenant leur café, se tapant dans le dos. Une vieille dame qui crie de joie, voyant son petit fils courir à sa rencontre – « Peeeeeeedro !!! ». Le « passeur » du vieux bac, qui pour un euro te dépose de l’autre coté du Douro, dans son bateau aux vernis approximatifs. J’aurais aimé rester un mois, à Porto. Pas une vie, je ne crois pas. Quoique…

mardi, 17 juin, 11h30, Marina Douro, Vila Nova de Gaia Lat 41 08.6470 N, long 8 38.8710 W

Vent – 23Bf du secteur E faiblissant à midi, tournant Nord 11-14nds. Mer – peu agitée. Visibilité +10Nm, cap – 190°, jusqu’à l’entrée de la Ria de Aveiro, à vue ensuite. Baro 1014. Vitesse fond env. 5kts, GV+Génois, régulateur

Poussés à peine par le petit thermique du matin sur le point de s’étioler, nous envoyons la GV dans le chenal de sortie. « C’est comme ça en ce moment, le matin ça souffle du SE. Plus ou moins fort. Tu règles ça en t’éloignant plus ou moins de la côte. C’est du pur thermique. Tu attends 14h, t’auras du nord, fort. De toute façon, sur mon bateau, si je n’ai pas 15 nœuds, j’envoie même pas les voiles » me dit le monsieur à la Marina. Son bateau, c’est un monstre, au moins 20 tonnes lège, plus de 15m d’acier. Lui aussi il vient d’Arzal, mais il traîne par ici depuis un moment. Pas nous, il faut qu’on arrive dans l’entrée de la Ria de Aveiro au plus tard vers 18h.

Un peu après la sortie du Douro le nord s’établit, un peu plus de 10 nœuds, soleil portugais et petite houle du NW. On finira par la connaître par cœur, celle-là. Tranquille, pour l’heure, elle peut devenir franchement mauvaise. Et si ça tourne au sud, tenant compte du nœud de courant Nord-Sud qu’on a tout le temps par ici, ça finit par lever des vagues assez scabreuses. Aujourd’hui, c’est parfait, une vraie belle journée de nav.

16h00, au large de San Jacinto, Lat. 40 48.8110 N, long. 8 44.7360 W. 13-14nds du NW, cap 195°, vit. GPS 5nds

Petit point de passage, juste pour me confirmer l’estime. On avance bien, le long d’une côte de plages, plages, plages. Plutôt vides. On arrive à l’entrée de la Ria de Aveiro, vieux port fleurissant sur la base du commerce avec les colonies envasé au XIXème siècle. Après cette temporaire catastrophe économique, Aveiro connaît une nouvelle vie – visiblement une activité très forte en tant que port de pêche et de commerce. Pas glamour, les berges de la Ria, coté sud. Plus glamour coté nord, vers San Jacinto, on ira y jeter l’ancre une autre fois. Une chose est claire, faudra y revenir, ce pays mérite d’etre mieux connu.

17h45, passe d’entrée de la Ria de Aveiro. Lat. 40 38.4495 N, long. 008 46.0318 W. Fin de marée montante.

Fort effet de raz, bouillonnement impressionnant entre les digues, beaucoup de petites barques de pêche artisanales. Tel que je la vois, la passe est probablement impraticable par fort vent du sud, et au jusant. Courant de minimum 4 nœuds, favorable.

Mais ou donc est le port ? Nous explorons la Ria en suivant scrupuleusement le balisage latéral du chenal. Probablement pas toujours indispensable, au vu des grosses unités de pêche amarrées le long des quais. Toujours ce courant impressionnant… on file à 7,5-8 nds moteur au ralenti. Ambiance vieille marine rouillée, quelques bateaux impressionnants croupissent le long des installations portuaires, totalement incompatibles avec un voilier de plaisance. Une goelette à 3 mats se meurt au soleil, sa coque en acier suinte des ruisseaux rouges à travers des restes de peinture blanche. Plus tard, dans un bassin du port, un vieux Vapeur, dont le nom est accompagné par un port d’attache bien insulaire – Funchal. Il a du faire de la route en Atlantique, celui-là. En attendant, on cherche toujours l’emplacement du ponton d’AVELA, Association Aveirense de Vela. Un petit chantier, avec un slipway boueux et une petite grue, paraît équipé de ce qui ressemble à un ponton. On fait demi-tour dans le courant. Dur dur. On prend le ponton, pendant qu’un monsieur, chemise blanche et pantalon de ville, se précipite pour nous parler (en français, ça aide). « Vous ne pouvez pas rester ici ». Au vu des 3m qu’annonce le sondeur, ça paraît évident. « Il faut aller au fond, là-bas ». On remarque enfin la file de bateaux amarrés le long d’un ponton, quelques centaines de mètres plus loin. Moito obrigado.

Le temps d’avancer, j’entends siffler depuis la berge Sud. Zut, le monsieur de tout à l’heure. Il me fait signe. Que diable veut-il me dire, il montre vers le haut… AH, MERDE ! Une ligne électrique. On regarde d’un air inquiet. On serre vers la berge Nord. Avec le « ventre » que fait le câble vers le milieu, on gagne au moins un ou deux mètres si on passe sur le coté. Le monsieur lève le pouce en l’air. C’est bon, ça passe. Vu du pont, ça fait flipper. On arrive à AVELA, on nous fait signe, on rentre entre deux voiliers, presque au chausse-pieds, on ficelle tout ça et c’est bon. On peut s’offrir une « copa de vinho verde ».

AVELA est un long ponton flottant, plutôt bien entretenu, qui appartient à l’Association de Croisière Aveirense. On est reçus amicalement dans leurs locaux. Je parle de départ matinal. « Vers quelle heure vous voulez partir ? » Neuf heures, je dis timidement… »Je viendrai à 8h30, si ça va pour vous. Après, je travaille. » Tous les gens qui animent cette formidable association sont des bénévoles, ce qui donne au club cette ambiance extraordinaire que nous avions connue à Cangas.

On fait un tour dans cette petite Venise portugaise, aux canaux animés par des longs bateaux à étrave pointue et élancée, décorés de couleurs vives et dessins coquins. Le temps est gris, humide, la ville vit au rythme de la coupe du monde de foot. Ils soutiennent a fond l’équipe du Bresil, vu que la leur est d’ors et déjà éliminée. Nous, une petite bière sur une terrasse, à coté d’un magasin de musique. Fado, bien sur. Ça nous plaît, Aveiro, on décide d’y rester un jour de plus. Le matin, avec le monsieur qui vient pour le règlement, on discute un peu des grandes et petites misères de la vie d’une association. Une vie de passionnés de voile, régatiers mais aussi amateurs de croisière. « Lisboa, pour la fin de la semaine ? Le vent est du nord, le courant aussi… ça devrait être facile. » La suite lui donnera tort, mais la météo n’est pas une science exacte ; loin s’en faut.

Aveiro, c’est des canaux, du fado, et des ovos mollos. Ces espèces de gâteaux à l’intérieur de la consistance d’un œuf mollet, sucrés juste ce qu’il faut, qu’on trouve dans toutes les « Pastelleria » de la ville. C’est du sel sorti des marais salants environnants, ces exploitations qui vivent au rythme des marées et qui façonnent le paysage, un peu comme à Guerande, ou – on l’apprendra plus tard – dans les environs de Càdiz.

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Demain, on file de bonne heure. Savant calcul, me donnant l’heure de départ un tout petit peu avant la haute mer, pour gagner 50cm sous les fils électriques, mais pour ne pas avoir trop de courant dans le pif. Neuf heures, ça va le faire, c’est bon pour vous, les filles ?

jeudi, 19 juin, 9h00, AVELA, Aveiro Lat 40 38.7573 N, long 8 39.8010 W

Vent faible1à3 nds du secteur S-SW, tournant Nord 10 nds en milieu d’après midi. Mer – belle. Temps couvert avec eclaircies. Visibilité +10Nm, cap – 195° jusqu’au Cabo Mondego. Baro 1012. GV+Génois, nav dans le petit temps à 5 nœuds de moyenne

Une journée sans histoires pour arriver dans un port sans charme. La sortie de la ria de Aveiro – comme une lettre à la poste (avec les conseils rassurants des gars de l’AVELA, on a encore une fois serré la rive droite – « ne vous inquiétez pas, il y a au moins 2m50 presque jusqu’au bout »). On arrive à FigFoz… réception limite désagréable au ponton d’accueil. le monsieur nous dit que le lendemain il ouvre à 9h. Nous voudrions partir plus tôt… l’idée serait d’arriver à Peniche dans la journée… rien a faire.

Résultat – on passe une soirée nulle, a chercher désespérément un bar avec une connexion WiFi (pour finalement trouver ce qui est probablement le seul endroit sympa, un « pub cubain » – improbable établissement ou les jeunes serveurs parlent un anglais parfait et le demi de bière est à 1€). Une ville quelconque, hôtels des années 60-70 remplissant le front de mer, mais une superbe plage a moitié vide dans cette soirée de mi-juin. Pas encore de vacances, par ici ?

Seule conclusion intéressante de la journée – en naviguant sur la sonde des 20m il y a moins de casiers que sur celle des 50m… si ça se trouve, il y a un lien entre le type de poissons recherchés et la fréquence des engins. Ou c’est qu’il y a moins de ports de pêche. Ou qu’on a eu du bol. Gin, lui, a trouvé son amour au Portugal. La belle est, malheureusement, enfermée derrière des barreaux… tu parles de la liberté et de l’amour, il n’y a qu’a rejouer un air de fado, senhor !

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Vendredi, 20 juin, 9h00, Figueira da Foz Lat 40 08.8017 N, long 8 51.5077 W

Vent – 7-8 nds forcissant 15-18nds. Le vent tourne progressivement vers le sud, en soirée on attend 15nds avec rafales à 20-22 dans le secteur de Peniche et les Berlengas. Baro à 1015. Visi TB, mer – la même houle régulière du NW.

Départ matinal, avec dans l’idée de pousser jusqu’à Peniche. Avec les prévisions du soir, rafales et vent tournant au sud, on décide de s’arrêter à Nazaré. Pour l’heure, un petit flux SE nous pousse hors de FigFoz, avec des perspectives de navigation magnifique, sous le soleil et avec un bon petit vent. On verra plus tard ou on s’arrête, mais le démarrage est plutôt cool.

Point nav à 11h48 – Lat 40 02.9800 N, long 8 56.0040 W. Cap GPS à 190°

Tenant compte du vent c’est un peu juste pour le suivre jusqu’à Nazaré. Un virement pour nous éloigner un peu de la côte un autre pour revenir sur notre cap (et pour voir notre ETA baisser considérablement… ce GPS a une drôle façon d’interpréter les VMG). Ces initiales sont une part intégrante du jargon des voileux, qu’ils soient régatiers (surtout) ou navigateurs en croisière (aussi). Le Global Positionning System, ce dispositif satellitaire formidable qui permet à tout marin moderne de se passer de l’art obscur du maniement du sextant, nous donne en temps réel la vitesse-fond (la vitesse en « coordonnées absolues », c’est à dire intégrant aussi toutes les composantes dues à la dérive du vent, à celle du courant et aux variations subtiles infligées par la houle – ce que la petite roue a aubes du speedo ne sait pas faire. En calculant – selon le logiciel propre à chaque marque et génération de GPS – la distance restant a parcourir, tenant compte de la vitesse instantanée et des variations de cap, la machine nous donne une Estimated Time of Arrival – heure estimée de l’arrivée. Pour ce faire, selon la position de l’objectif, l’appareil utilise la notion de Velocity Made Good – la vitesse optimale pour atteindre son objectif. Notion intéressante dans la voile, cette VMG nous permet de comprendre comment des fois, malgré qu’on ne fasse pas le cap le plus précis en direction de notre destination finale (et ce, même si en serrant le plus possible le vent on pourrait le faire, au prix d’une sensible baisse de vitesse) en s’écartant d’une dizaine de degrés du cap mais en gagnant un ou deux nœuds de vitesse (dans l’hypothèse ou l’équipage ferait des virements d’enfer à la vitesse d’un équipage de Class America et ne perdrait ni cap ni vitesse dans la manœuvre) on finit par arriver plus vite, quitte a parcourir plus de route. Tout ça fait partie du folklore local et on se fait un malin plaisir d’utiliser un vocabulaire coloré et incompréhensible, pour empêcher tout sinistre terrien de piger la grande simplicité de la navigation à la voile (il y a déjà trop de jet-skis sur les océans du monde, non mais ! )

Une fois la décision prise de s’arrêter sur Nazaré, je file relire un peu ce qu’on dit de ce port réputé « tout temps », mais dont les falaises détiennent le record du monde de la plus haute vague jamais surfée – plus de 30 mètres. Il paraît que c’est courant, dans les parages. Comment ça marche ? La réponse s’appelle Canhao de Nazaré. Les fonds marins à proximité de la baie de Nazaré remontent en vitesse de 1000m à 150m à quelque 30 milles du rivage, créant une sorte de plateau qui englobe, un peu plus à SW, les Islas Berlengas. En arrivant à quelques centaines de mètres de la plage abritée par les falaises hautes au Nord du village, le plateau remonte brutalement. Depuis les îles vers l’entrée du port, une faille dans ce plateau fait venir ces profondeurs d’environ 1000m presque devant la passe d’entrée (là ou à gauche et a droite les sondes indiquent 150m, au milieu elles donnent 1000 – en arrivant à des profondeurs de 35m le canhao sonde à 650) Tout ça crée un régime des vagues assez particulier. Pour avoir été en situation de le traverser deux fois dans un sens et deux dans l’autre, je peux confirmer que c’est un mélange de spectaculaire et de flippant.

En arrivant dans la baie, le nombre de casiers augmente d’un coup. Ces gars-là n’ont rien de sacré, ils en ont mis une douzaine pratiquement devant la passe. Et cette houle de trois quarts arrière, qui me fait dandiner comme la vieille bagnole du général De Gaulle… bon, surtout que les filles ne se rendent pas compte que je stresse un peu. Aglaïa, a affaler la GV !

Dans la houle, c’est un peu sportif. Peu importe, la dame a l’habitude. On se souvent de l’entrée au port de Lesconil, à bord de Gu Bragh, avec les gosses de Grand Largue. Dans la houle, devant la passe, un peu comme ici – une main sur la drisse, une main sur les haubans. Maxime, agrippé à la capote de rouf, qui filmait l’affalage de la Grand Voile. Scabreux !

Devant l’entrée, on contourne les derniers flotteurs ornés des petits pavillons rouges. Les vagues paraissent un peu moins hautes… « Regarde ce pêcheur, il passe à fond, sur une trajectoire un peu plus « en biais »… il a l’air de savoir ce qu’il fait. Je vais le suivre. ». En visant bien, 20 mètres avant la passe, un coup de gaz. Moteur à 3000 tours, je traverse les dernieres vagues. Ça y est. Une fois dedans, comme par magie, plus rien. On file vers le fond du port. C’est drôle, à chaque fois je dois râler un peu pour qu’on se magne les fesses avec ces putains de pare-battages… « C’est prêt ? » « C’est bon, tu fais chier, j’ai que deux bras…. ». Cristina s’y met aussi. On arrive au fond du bassin de pêche, a passer le long du « yacht-club de Nazaré ». Un ou deux pontons, quelques belles unités, mais le port – plutôt vide. Des grosses claques nous poussent hors du ponton. Un type, visiblement anglais, vient nous prendre les bouts. Arc-boutés sur les amarres, Nathalie et lui arrivent a tenir le bateau. « Passe-moi la « cravate » s’il te plaît. » Je mets l’amarre fétiche de mon armatrice au winch. Un petit tour de manivelle après l’autre, le bateau colle au ponton. L’armatrice a du descendre par l’étrave, ou je ne sais pas comment elle a fait… « ça fait haut ». Peu importe, on est à poste. Comme à chaque fois.

Petit tour au village. Un « supermercado », pour quelques bricoles, un peu de pain. Un drôle de bled. Une vieille dame, costume traditionnel, avec une superposition de jupons brodés et un haut noir brillant, s’escrime sur les engins de musculation du paseo maritimo. Des femmes avec des fichus sur la tête, sur des tabourets, vantent les qualités de leurs appartements proposés à la location. C’est les vacances, ça commence à peine, les gens ont besoin de remplir leur caisse…

« Demain on part de bonne heure. Cristina, on essaie d’arriver à Lisbonne. D’une traite. »

« Ca fait combien d’heures de nav ? »

« Pour dans les 75 miles ? Environ 12h. Si on a du vent, ça ira. Le souci, c’est que ce sera du près. Tu ne connais pas encore ça, dis… »

« Moi, si j’arrive demain, même tard, ça me va. Si c’est un peu sportif, c’est pas grave… euh… t’appelles quoi, sportif ? »

« On annonce du vent, 15-16 nds. Avec le coefficient de sécurité habituel pour ZyGrib, je dirais 20. Dans les rafales. Le souci, c’est que ce sera du Sud… C’est a dire, trois quarts du chemin, on l’aura dans le pif. »

Samedi, 21 juin, 7h30. Nazaré. Vent du S-SW, prévu à 14-15 nœuds, rafales à 18-20. Visi >10Nm. Soleil. Baro 1012.

Sortie en fanfare du port de Nazaré, le ponton plutôt abrité des risées du matin. Une fois dehors ça commence a forcir tout doucement. Les risées deviennent rafales, ça touche gentiment les 15-18 nœuds. On joue avec le compromis cap-vitesse, ou cap-VMG… en mettant un peu de nord dans le cap, on avance plus vite, mais l’objectif (si possible – passer les Berlengas sur un bord) paraît un peu moins évident a atteindre. La mer forcit un peu, aussi – la houle habituelle du NW tourne W et devient bien plus chaotique. Malgré tout, on arrive a revenir régulièrement sur le cap de 220°, qui nous fait descendre vers les Berlengas. Une fois là-bas, on verra bien.

Les vagues deviennent un peu plus escarpées. Et soudain, alors qu’on était dans un de ces moments un peu plus calmes ou on arrivait a serrer le vent, un train un peu plus raide… attention ! Un train peut en cacher un autre ! Une déferlante qui claque devant l’étrave, le bateau se cabre, tombe dans le creux, le mât pompe et crack… le pataras casse. Mais cette histoire, vous la connaissez déjà…

« Cristina, je suis désolé, mais on rentre à Nazaré. Il est midi, on roule le génois et on met le moteur. Il est hors de question d’aller jusqu’à Lisbonne avec le mât comme ça. »

« Ne t’en fais pas, je comprends. C’est normal. L’important, c’est vous, le bateau… Ça va aller ? »

« Pour arriver à Nazaré, pas de problème. Pour le reste, on verra… »

On arrive au ponton, scabreux, comme la fois d’avant. La rentrée entre les digues, elle, bien moins difficile (malgré la mer plus forte… je crois que j’avais retenu la leçon du pêcheur de l’autre jour, et je crois aussi que c’est toujours plus dur la première fois…). Cristina prend son bus pour Lisbonne dans l’après midi. Le soir, elle dormira sur du dur, dans un vrai lit. Nous, on commencera a chercher une solution.

Nazaré, une semaine au port. Finalement, pas si mal que ça.

On apprend a connaître cette ville, finalement plus qu’attachante. J’achète deux petites dorades au marché. Je papote avec la vieille dame qui me les vend, moi un peu en espagnol, un peu en français et un peu en anglais. Elle complètement en portugais. Le papy, après les avoir vidées, me les passe. « Moito obrigado ». « Ah, il parle portugais ? » Sa dame lui explique qu’on a passé un an en Galice. Qu’il peut nous causer portugais, qu’on peut lui répondre en espagnol, et que les quelques mots de gallego qu’on a appris font qu’il y a de fortes chances qu’on se comprenne… « Aaaahhh… ». Le papy a l’air impressionné.

On fait un saut sur le terre-plein du port, pour voir le bateau de Philippe. Philippe et son épouse préparent ici un bateau en acier de 56 pieds, pour partir en Antarctique. Comment ça se fait ? « Pourquoi aller en Antarctique » leur demande Aglaïa, incrédule… « Parce qu’on y a déjà été une fois, et on n’a pas pu rester longtemps. Du coup, on a décidé de changer de bateau, de prendre une unité plus adaptée que notre Santorin et d’y retourner. » Le monde est petit – Philippe a eu l’occasion, au Brésil, de faire connaissance avec un couple dont on suit les aventures depuis deux ans – Caroline et Hughes, navigateurs-journalistes à bord de Loïck. Le monde des voyageurs à la voile est finalement assez petit…

L’équipage d’Oumiak partage le repas de l’équipage de Roz Avel, dans le carré. A cette occasion, on connaît un personnage incontournable – Alec. Marin, chaudronnier, ancien deuxième ligne et accessoirement, polyglotte. « Alors, les bretons, ça va ? » (allusion claire à notre Gwen-ha-du qui flotte dans les haubans, à babord, et aux lettres LO, sous Roz Avel – notre bateau est immatriculé à Lorient… Ce qu’on saura plus tard, c’est que Alec a passé des années en Bretagne-Nord, que c’était un habitué du Festival des Chants de marin de Paimpol) « Je suis passé ce matin sur le ponton, pour voir la catastrophe. Il est chouette, votre bateau. »

« Bon, c’est pas une grosse catastrophe. Ça aurait pu… »

« Oui, ça aurait pu. Et pourquoi vous n’avez pas fait un nœud, comme des bretons qui se respectent ? »

Au fait, Alec, c’est un peu ce qu’on a fait. Au dessus de l’isolateur, un nœud de bosse, sur le câble, calé conter la pièce en inox pas encore cassée. En dessous, dans le ridoir, un tour mort et deux demi-clés. Et ça, avec les trois ou quatre bouts que j’ai trouvé dans les équipets de cockpit, rapidement… Ça, les bastaques, le mât traversant et généreusement dimensionné… ça a tenu bon.

Le lendemain, veille de départ. Notre pataras de bateau de pêche, mis en haut du mât par Nathalie, est raidi correctement. Ça a l’air d’aller. On fera quand même comme disait Philippe. « Pas plus de 60° du vent réel. Et pas plus de 25 nœuds de vent réel. » OK, Philippe, on va essayer… Alec et Dodi viennent boire un coup à bord. Les personnages sont aussi attachants que pittoresques. « On a une machine a laver dans le magasin, là ou on tient nos affaires… Avant, la dame du bureau du port le disait aux plaisanciers de passage – « Pour faire une lessive, vous voyez avec Dodi et Alec » Nous, après chaque lessive, on étaient contents. Chouette, des sous… on va boire un coup ? »

« Il est tard, dit Alec. Je vais au bateau faire un petit quelque chose a manger. Tu rentres quand tu veux » dit-il à Dodi. La fille s’amuse… « Vous auriez bien un duvet à lui passer » nous dit-il, en rigolant. Ben oui, mon gars, tinkiett, on a de la place à bord. « Les gars, je peux faire vite-fait quelque chose, il y a toujours des trucs dans les caisses, sous les couchettes » je leur dis.

« T’en fais pas. Ça risque d’être compliqué. Nous sommes… végétaliens. »

A voir cette force de la nature, ça surprend… mais justement, c’est ce genre de surprises qui rend les rencontres intéressantes. Eux, on va les revoir, c’est sur. Le genre de rencontres qu’on aime faire. Le genre de rencontres pour lesquelles on est partis à bor de Roz Avel.

« Mon bateau, il sera prêt dans deux mois, maxi. Bon, je dois finir celui de Philipp avant… mais là, il n’y a plus pour longtemps. Après, on va naviguer un peu. » Alec, il a mis les yeux sur un bout de terrain, sur le port. Il travaille sur les bateaux, un peu comme il peut, mais là, il a envie de se poser, de monter son chantier. Ici, au Porto Abrigo de Nazaré. Dodi, elle a son bateau a elle, une superbe unité en bois, bordé classique, qu’elle remet en état après pas mal de temps passé en Mediterrannée. Bonne chance, les amis, à l’année prochaine !

 

Vendredi, 27 juin, 12h30. Vent – 8-9nds du NW. Mer belle, visi >10Nm, baro 1012. Vitesse GPS environ 5nds. Cap de départ – 228°.

Celui-ci, il va nous faire passer gentiment entre les Berlengas et la pointe devant Peniche, Le Cabo Carvoeiro, comment tu disais, Jean-jean ? Comme une mite dans une chaussette. On va s’arrêter à Peniche, tranquillement, 28 miles d’ici. On envoie la GV dehors, après les inévitables 2570 casiers à pavillon rouge. Scabreux, dans la houle. Penser a envoyer dans le port, la prochaine fois. Penser a travailler l’envoi de GV, pour que ça aille plus vite. Penser a mieux naviguer ! L’armatrice, elle doit se dire « capitaine, pense a ne pas faire chier le monde… »

Quelques points de nav plus tard, l’affaire est dans le sac, on avance à 5,5-6nds et on commence a bien voir les Berlengas. Un bon nœud de courant dans le dos nous aide, malgré le vent un peu maigrichon. Et d’un seul coup, d’un seul, les mots de Nick Ellis se font verité. Une fois la ligné entre le Cabo Carvoeiro passé, les 5,5-6 nds deviennent 3. Le nœud de courant favorable se transforme en 0,5-1nds de courant contraire. Et nous on n’avance plus…

Au droit de la pointe, un drôle d’animal flottant. Un engin jaune, avec une voile à corne, un petit foc (qu’on estime plus qu’on ne voit) et un mât… j’comprends rien, on dirait un bipode.. En plus, il avance. Courant contraire, vent contraire, malgré tout ce canari jaune est déjà devant la digue.

Nous aussi. Nous avançons. Entre les casiers soudainement réapparus et les quelques bateaux de pêche (Peniche, c’est un port de pêche très actif, pour ce qui est la plaisance on verra dans deux heures que c’est plutôt anecdotique).

Une fois entrés dans le port, à l’abri, voiles affalées, vas trouver une place. Les voiliers de passage, par ici, sont consignés le long du brise-lames du port de plaisance. C’est vrai qu’il est long. C’est vrai qu’il est plein, aussi… On vise un genre d’Endurance, bateau de voyage bien ventru, visiblement à quai depuis un moment et à peu près aussi long que nous. On s’y approche. J’essaie d’expliquer à Nathalie quoi faire… Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois qu’on arrive à coté d’un bateau dont on est censés se mettre à couple, mon second bien aimé pique une crise de panique. Il n’a pas de taquets, il n’a pas de chaumards, il n’a pas ceci, il n’a pas cela, comment que j’vais faire… « Monte à bord nondediou… Fais comme d’habitude, trouve le premier truc solide que tu vois, un pied de balcon ou je n’sais quoi, fais un tour mort…. DU CALME !!! Regarde derrière. »

Derrière, deux gars s’animent rapidement. L’un prend une amarre avant, histoire de sécuriser le bateau, en faisant une garde avec. L’autre récupère celle de l’arrière, dans le même but. Les petites risées assez sèches du port nous bousculent un peu, mais avec l’aide inespérée, l’affaire est vite dans le sac. C’est qui ces gars ? Le premier, tout rassurant et baragouinant un peu le français, c’est le gars de permanence de la vedette des flics. Un flic quoi. Le deuxième, il m’explique qu’il serait bon que j’envoie un peu de gaz… un peu plus… « more »… encore… « mehr »… et au bout du quatrième mot je pige – c’est l’allemand du superbe voilier rouge sur lequel un couple etait en train de prendre l’apéro, lorsqu’on arrivait. Ben quoi, ils sont sympa, les voileux allemands… Et c’est pas la première fois qu’on le constate (vous vous souvenez, Dodi…)

Bien ficelés, à couple, papiers remplis (le flic : « Moi je remplis tout ça mais demain vous verrez avec l’administration du port… » « demain, on aimerait partir tôt… ils ouvrent à quelle heure ? » « 9h, si ce n’est 10… » « ben on aurait aimé partir à 7h30… » Ben partez ! Peniche, c’est une ville sympa ! »

Promenade du chien. La « Fortaleza », superbe. Le vieux quartier, superbe. La petite « Padaria », toute mignone, personne dans la ruelle, si ce n’est deux filles « de petite vertu »… « Tu voeux qu’on garde le chien ? »… Même les putes sont adorables par ici, on n’est plus à FigFoz… « Non, merci les filles, je repérais, pour demain matin… » « Boa noite, mon ami… »

un gars tombé du lit passe, à 6h30 écrire le nom des bateaux sur un calepin, c’est quoi ce bordel ? Le flic disait qu’on n’avait qu’a partir… J’ai pas envie qu’on se fasse attendre par les GNR à l’arrivée au ponton. « Tu n’auras personne, oublie, on n’a qu’à partir ! » Les armateurs, tous pareils. Tant qu’ils peuvent gruger… Aglaïa me traite gentiment de parano, et un peu moins gentiment de con. Bon, ça, c’est fait… on note ! J’arrive vers la boutique du port, petite guitoune entre les guichets des bateaux pour les Berlengas. Le gars est dedans. « On peut payer par carte ? » « Non, sorry… effectivo ! » « Elle est ou, la banque la plus proche ? » « Bouge pas, je ferme ici et je t’emmène ! » Ben ça alors…. Un coup de bagnole par ci, un coup par la, on arrive a régler l’affaire et c’est parti. Peniche – Lisbonne, petite étape de 50 miles, dans le petit temps. Juste qu’il y a les Cabo da Roca, Cabo Raso, les hauteurs de Cascais.. paraît qu’il faut faire gaffe !

Peniche, samedi 28 juin, 7h30. Vent – 6-7nds, forcissant tranquillement à 10nds. Mer B à PA, la même houle qu’on connait, en plus faible après le cap Carvoeiro. Baro 1012. Visi >10Nm, ciel bleu, le temps magnifique et le moral des troupes en acier trempé. Prevu par ZyGrib – 7-10nds, WSW, tournant W et forcissant 9-12nds, en soirée N forcissant 15-18nds.

ZyGrib, j’te connais maintenant, le bas de la fourchette est optimiste (t’enleves 2-3nds) et le haut est tricheur (t’y rajoutes 5-10nds). SMS d’Alain. « Surtout dégagez bien le Cabo da Roca et Cabo Raso mauvaise reputation on a pris 35nds ». On est vigilants. Enfin, gentiment vigilants. Il fait trop beau, ça souffle trop du large pour que l’effet Venturi soit flagrant… ensuite, le Cabo Raso porte bien son nom. Il n’y a RIN de RIN !!! Un truc à ras de l’eau, battu par les vents, c’est bien là-bas qu’Alain et son Video Bleue auront eu les plus fortes rafales. Ben nous, tranquille, 15 nœuds, parfait.

On file vers l’entrée du Tage, le long de Cascais. Je trouve ça beau. Aglaïa trouve ça « rien du tout… pour ce que j’y vois… » Gentille brume de chaleur, la côte du nord de l’estuaire est un peu « floue » mais malgré tout, c’est juste magnifique. « La-bas, Cascais. Ensuite, tu vois, Estoril. Et derrière le petit fortin, au bout de la pointe, tu vois ? Tu vois, dis ? » « Ben non, je ne vois pas… » faut dire qu’Aglaé, sa vue est particulièrement basse. Ca fait dix ans qu’on vit ensemble, presque autant qu’on navigue ensemble, je n’arrive pas à m’y faire. « Bon, regarde le gros truc sur la côte. Le petit truc blanc en bas. Le voilier qui sort. Le pont. » « Je n’y vois rien, t’es con ou quoi ? » Bref, au bout du bout du truc derrière le machin, l’entrée de la marina de Oeiras. On y va, on affale, on rentre, 2 à 3 nds de courant… on se met ou ? Tiens, le truc de carburant… C’est quoi leur canal VHF ? Sûrement pas le 09, je viens d’essayer… Bon, tant pis, on se met ici ! Merde, j’suis pas prête ! Tu mets la cravate, j’y vais. Zut, zut et zut !!! T’y arrives trop vite ! Je bats un peu en arrière, je mets le coup de barre habituel… ces rafales perverses me poussent le nez dans le ponton ! Connerie ! LA PEINTURE ! LA SUPER PEINTURE D’ADOLFO !

Tu vois ce que ça veut dire, « se manger le ponton » ? Ben moi, je vois !

Le reste, cool. On ficelle tout propre, on va à la Marina, les jeunes disent qu’on peut rester là jusqu’à demain matin, on paie, on se met à une table sur la terrasse, on regarde les photos des peintures de la digue de Horta que tous les gars qui sont passés par les Açores connaissent (tiens, t’as vu le nom du bistrot ? Le Peter Café Sport Lisboa…) et on attend Adi. Adi, c’est le type avec le gros sac à dos, là, tu vois, celui qui arrive…

Demain, on va déménager au Doca Alcàntara, près du centre-ville, en plein Estuaire du Tage. On va faire un peu de tourisme. Ensuite, on va filer au sud. Les ports qu’on craint, la grosse « nortada », la grosse houle du sud du Cabo da Roca, le Cap Saint Vincent et ses rafales à 30… mais ça, c’est après. Pour l’instant, on se calme, on dort, on visite la ville. On verra demain !

Boa noite, amigos

El Capitàn

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À propos de Gu sur Roz Avel

Skipper of Roz Avel, a Kelly Peterson 44 cutter, built in Taiwan for Jack Kelly from San Diego, on a Douglas Peterson design. Sailing around the world without deadline or precise destination. Been in Galicia, Portuguese coast, Algarve, Andalucia. Waiting to put at sea again, she spends a tranquil winter in Saïdia, Oriental Morocco

Publié le 6 août 2014, dans amis, bateaux, Portugal, Roz Avel, traditions locales, voile, voyages. Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. C’est un vrai plaisir de vous lire ! Et cette ville que j’aime tant ! Lisbonne !

    • @Laurent – merci beaucoup. Et merci pour le re-tweet, ça fait franchement plaisir.
      @Aquilon – c’est bien agréable de naviguer dans les coins en question. Dès que j’ai un peu de temps je boucle la série portugaise – a vrai dire la meilleure « séance » a été la descente de Sines à Punta do Sagres, en doublant le Cap Saint Vincent – sportif et mouvementé, mais quel plaisir…

  2. Récit très intéressant, surtout pour moi qui connaît les coins dont tu parles…
    Bonnes continuations.
    Aquilon.

  3. le doussal jean jean

    jean jean rectifie et dit je suis ( rentré comme une mite en babouches)

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