La Danza de San Sebastián, à Aldán

« Demain on va appareiller, tranquillement, en fin de matinée. On va mouiller dans la Ria de Aldán » me dit Juan. Juan, c’est Juan Ollero Marin, el capitàn de Boreas Segundo, ancien officier de la marine de guerre espagnole, et aussi l’époux de Toya. Ils naviguent tout l’été sur un bateau en aluminium, un joli plan Van de Stadt, belle carène des années 80 brillant de tous feux. Nous l’avions déjà aperçu au mouillage de Boiro, devant la Playa Barraña. Aujourd’hui nous sommes à la marina de Combarro, voisins de ponton, alors on a discuté un peu. A part être un homme élégant et charmant, un bon marin et un amoureux de la langue française, Juan est aussi un aquarelliste accompli, alors le sujet de discussions a été vite trouvé. Toya, de son coté, un esprit incroyablement vif, a un regard aiguisé et perçant et comprend parfaitement le français, elle aussi. Elle parle peu, mais communique d’une façon impressionnante avec ses yeux. Au port de Cangas, lorsqu’on les retrouvera de nouveau, on s’apercevra aussi qu’elle est redoutable à la barre de Boreas. En attendant, c’est la première fois qu’on entend parler de la Ria de Aldán.

La Ria vue depuis Hio

La Ria vue depuis Hio

La Ria de Aldán, le guide Imray en parle comme d’un lieu tranquille, une petite ria latérale qui débouche sur la Ria de Pontevedra, avec des fonds de sable confortables une fois les bateos doublés. Bonne protection de partout, sauf du nord. Quelques bateaux de pêche locaux (et aussi l’Arpège blanc du primo de Wences) mouillent sur des corps-morts. Pour ma part, j’en aurai un aperçu depuis les hauteurs de Hio, le jour ou j’irai à pied, depuis Cangas, dessiner le fameux « Cruceiro ». LE fameux Cruceiro de Hio. Depuis le parvis de la superbe église de Hio on a une vue imprenable sur le fond de la Ria de Aldán. Sous le soleil. Exactement.

Le fond de la Ria, depuis le "paseo maritimo"

Le fond de la Ria, depuis le « paseo maritimo »

 San Cibrán, San Sebastián, Aldán

Luis sort d’une semaine de pépins de santé. Nous, nous sortons d’une semaine de pluies incessantes. Les bateaux sont trempés, pleins de traces de verdure sous les cordages, les hommes s’affairent sur les ponts profitant de cette première journée de soleil depuis un bon moment, a ranger les ponts, a nettoyer les cockpits, a passer un jet d’eau partout. Luis passe nous serrer la main. « Bon jour. Comment ça va ? Qué tal ? »

« Vous savez, il y a une danse traditionnelle qui a lieu tous les ans, un seul jour par an, toujours le 20 janvier. C’est à Aldán, demain. C’est une sorte de procession, qui date du 17ème siècle, avec des beaux costumes, un gaïtero, tout ça. Si ça vous dit, je passe vous prendre vers midi. Si je ne fais pas une rechute… »

Mais non, Luis, il n’y aura pas de rechute. Nous voilà partis pour la Ria de Aldán. Pas en bateau, mais en voiture, avec un guide de choix. Luis Perez est natif de Cangas, passionné par tout ce qui tient des traditions locales, histoire, culture, bateaux traditionnels et régates dans la Ria de Vigo, à bord de son Sun Fast 32 « Baléa ». Accessoirement, le secrétaire du Club Nautico de Rodeira. Et – pas accessoire du tout – un type qu’on apprécie beaucoup.

« On l’appelle « La Danza de San Sebastián ». Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas le saint patron de l’église d’ici. La paroisse d’Aldán, c’est celle de San Cibrán. Mais aujourd’hui, c’est à San Sebastián qu’on rend hommage. ». Attestée pour la première fois dans un document datant de 1678, la « Danza » est sûrement bien plus ancienne. Quinze danseurs font le tour de l’église en fin de matinée, conduits par un guide (toujours le même, le guide, fonction transmissible à son fils) au son d’une gaïta (« tu verras, le gaïtero, c’est un ami à moi… il est formidable ») et d’un tambour – dix hommes, d’ages diverses, habillés en costumes noirs, avec des grands chapeaux et ceints d’un ruban rouge, et cinq jeunes demoiselles, belles comme des cœurs dans leurs robes blanches de dentelle, une cape noire avec de somptueuses broderies et surtout, un énorme chapeau de paille orné d’une multitude de fleurs et de fruits, d’au moins 50cm de haut. Un monument. Avec ça sur la tête, les demoiselles sont obligées à un port de princesse, les mouvements se font à l’économie, tout juste un tour, une révérence, et ça repart, d’un pas simple et sans brusquerie. Quarante minutes. Lorsque les statues de la Vierge, de San Sebastián et une croix argentée commencent a avancer, l’ensemble de danseurs recule le long des murs de l’église. D’un seul coup les cloches se mettent a sonner, couvrant le gaïtero, le tambour et les pétards tirés sur le paseo maritimo. Impressionnant.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Des hommes, des femmes, des fleurs de lys

« Du temps de la dictature de Franco, il n’y avait pas de femmes dans la procession. La place des cinq demoiselles était tenue par des hommes aussi, habillés dans les robes blanches et avec le chapeau fleuri. » nous dit Luis. « Dans le temps, dans l’après midi, une deuxième danse avait lieu dans le « Pazo del Conde ». de son nom complet, El Pazo Torre de Aldán, le Manoir de la Tour d’Aldán, il est la propriété des contes de Canalejas. Les armoiries des Aldao, Aldana, ou Maldonado (on les a connu sous différents noms) contiennent cinq fleurs de lys, dont l’histoire est entourée d’une savoureuse légende.

Le manoir des Comtes de Aldan, les Canalejas

Le manoir des Comtes de Aldan, les Canalejas

Il nous emmène le voir, une imposante et massive construction d’aspect bien médiéval, plus manoir fortifié que château de la Renaissance. « Le « Conde de Aldán » a quatre fleurs de lys sur ses armoiries. Plus que les Bourbons IMG_0379(a voir le blason sculpté sur le mur, il y en a même cinq). » Le livre Cangas, Guia de la capital del Morrazo nous reproduit la legènde,  racontée par Padre Crespo, probablement un historien ecclesiastique. De passage à Santiago, un noble français, apparenté à la famille royale de France, se serait retrouvé pris dans une bousculade, lors de la présentation de l’immense encensoir, El Botafumeiro. Dans le mouvement de foule il aurait donné un coup de pied a Fernán Perez de Aldao, noble gallego. Fernán Perez exigea des excuses, que le noble français lui refusa, en donnant pour raison son rang, bien plus élevé que le galicien. devant cette situation Fernán Perez le provoque en duel. Le noble français, de son coté, lui aurait dit qu’étant en pèlerinage au lieu saint de Santiago, il ne pouvait pas se battre, mais qu’il l’invitait a se rendre à Paris, avec la promesse de lui donner satisfaction.

details de sculpture du PazoQuelque temps plus tard, Aldao se pointe à Paris, exigeant qu’on lui accorde le duel pendant. Il en sort victorieux, et il exige les armes du vaincu. Le Roi les lui accordera, en s’exclamant « Prends-les, Maldonado… ! (malheureux ? malotru ? ref. a chercher). Toujours est-il que depuis ce temps-là, les noms de Aldán, Aldao ou Maldonado désignent la même famille. Et depuis ce temps, les armoiries des Aldán ont deux fleurs de lys de plus que celles des Bourbon. (Update 24.01.14)

Les costumes colorés et les chapeaux fleuris brillent sous le soleil frais de janvier dans la Ria de Aldán. Nous continuons la visite. Luis nous raconte que le village serait en froid avec la comtesse, et que du coup, la procession de l’après midi n’a plus lieu dans le « Pazo del Condé ». Les Canalejas, le vrai titre des Comtes de Aldán, ont vécu des fortunes diverses. Il y a deux générations, la descendente des Canalejas, Carmen Quiroga Armada, a épousé Julián Pérez Esteso, un banquier. Trois frères, survivants des cinq enfants du couple, se sont ensuite transmis le titre, Jose-Luis, Antonio, et Ramón Pérez de Armada, morts sans descendance.

« Este hombre fue completamente loco. »

Dans la soirée, Benigno m’interpelle d’un sonore « Qué tal ? » dans le hangar du club. « T’as été ou ce matin ? Aaaah, la « danza »… c’est vrai qu’on est le 20 aujourd’hui. ». Tout le monde connaît «la Danza » par ici. C’est vrai qu’il y en avait, des photographes, un cameraman, des gens de la presse… « Tu sais qu’elle n’était pas comme ça avant, la « danza » ? Il y en avait une le matin, autour de l’église, et l’après midi, une deuxième danse avait lieu dans la cour du Pazo, exclusivement réservée au Conde et a ses invités. Maintenant ils sont fâchés, pour des sombres histoires de protocole. Alors ils n’y vont plus. ». C’est Benigno qui me raconte l’histoire « moderne » (et mondaine) des Canalejas. «Ramón, il buvait beaucoup. Il était complètement fou. Il picolait, et ensuite venait en plein centre de Cangas, à cheval. Il laissait le cheval en plan et prenait le bateau pour Vigo… complètement fou, ce type. Claro !».

Des sources diverses m’éclairent sur l’affaire de protocole. La « Danza » a été ressuscitée par une association culturelle d’Aldán. Ils ont un site internet intéressant, ou on pioche pas mal de ressources sur l’histoire de la procession et du village d’Aldán. D’après El Pais (article en espagnol ici), en 1996, l’association aurait exigé de la comtesse qu’elle ne reçoive plus les danseurs du haut de son balcon, entourée par ses amis invités pour l’occasion. « Vous venez en bas, au milieu de tout le monde, et laissez les gens du village participer à la cérémonie. ». Fin de non recevoir, de la part de la comtesse. « Je suis chez moi, je m’installe ou je veux ». Mais l’association ne voyait pas les choses aussi simplement. Depuis, la procession de l’après midi ne vient plus danser dans la cour du Pazo. (Update 3)

IMG_0395Luis grimpe sur le monticule de granit devant la maison du comte, à coté d’un colombier en pierre. « Ici, il y a des traces d’une construction, et des tombes creusées directement dans le granit. » HorreoC’est surprenant, en effet. Une tombe de forme anthropomorphe, qui fait « baignoire » , remplie par la pluie de ces dernières semaines. Tout est surprenant, à Aldán. Le Pazo, avec sa cour en dalles de granit ou on séchait le maïs dans les années fastes. Le Muiño (moulin, en gallego), un peu décrépit, le lavoir en pierre, probablement en utilisation, comme souvent en Galice, le petit pont sur la rivière qui alimente la Ria. Et la « Danza ».

Sous l’ombre de l’énorme « horreo » des Canalejas, avec ses trois (exceptionnel) rangées de poteaux, nous partons. Aldán nous aura charmé.

Promis, nous reviendrons. Peut-être bien mouiller avec Roz Avel, au fond de la Ria. Sous le soleil. Exactement.

  Le lavoirLa Danza, vue par Nathalie

Le site de l’Association Culturelle San Sebastián Aldán

La Danza de San Sebastián sur Wikipedia

Le Faro de Vigo, sur la Danza de San Sebastián

Deux articles sur Atlantico.net, ici et ici

Le Faro de Vigo, sur la lignée des Canalejas

Quelques éléments de généalogie des Canalejas (page 134)

Update 1 – (dans le texte) La légende des cinq fleurs de lys selon le Padre Crespo

Update 2 – ressource externe – Beatriz Varela et documents de la fondation Confraria do Martir de San Sebastián. Les origines de la Danza sont bien plus anciennes que le document de 1678. Premier document a évoquer la danse, il en parle comme d’une « coutume ancienne ». De l’avis général, la danse a commencé comme une danse païenne, qui a ensuite été christianisé par l’église. D’après Varela, la transition aurait eu lieu au XIIème siècle, lorsque la peste est arrivée sur ces terres. La fin de l’épidémie a du être attribuée à l’intervention de San Sebastián, et la danse lui a été dédiée en remerciement. Cette danse a toujours été étroitement liée aux Comtes de Aldán et probablement dansée au Pazo au moment de la récolte, lorsque les Comtes ouvraient la porte à leurs vassaux pour se faire déposer leur part. Des danses se pratiquent dans d’autres communes du Morrazo, entre autres à Darbo mais surtout à Hio, qui partage la Ria avec Aldán. La musique est la même (et d’ailleurs le gaïtero actuel est le même, et habitant Aldán), la procession est cependant différente, c’est une danse de pèlerins, dans des costumes de pèlerins.

Update 2 – ressource externe – l’Association Culturál San Sebastián s’est vue dans l’obligation, il y a quelques années, de changer le scénario du palais pour le centre de la paroisse, suite a des désaccords avec  la veuve du dernier comte de Canalejas, dona Fuencisla Roca de Togores Rodriguez de Mesa Tordesillas y Cervera. L’actuelle maîtresse du château aurait affirmé que la danse de San Sebastián était « une cérémonie d’hommage du peuple » qu’elle présidait depuis le balcon du palais.

Publicités

À propos de Gu sur Roz Avel

Skipper of Roz Avel, a Kelly Peterson 44 cutter, built in Taiwan for Jack Kelly from San Diego, on a Douglas Peterson design. Sailing around the world without deadline or precise destination. Been in Galicia, Portuguese coast, Algarve, Andalucia. Waiting to put at sea again, she spends a tranquil winter in Saïdia, Oriental Morocco

Publié le 24 janvier 2014, dans amis, Architecture, Espagne, Galice, Ria de Aldan, traditions locales, voyages. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :