Escarabote, episode III. Tonio. La chaine et le roseau.

Escarabote, Club Nautico de Barrana, jeudi 29 août

« Como te llama ? » « Tonio. Me llama Tonio. »
Tonio, c’est José Antonio Sanchez Muniz. C’est lui qui nous a enregistré lors de notre arrivée, après le court séjour sur l’Arrecife de Arana. Il est jeune, trapu, solide, a un regard qui rassure. Quand on est arrivés au ponton il a pris nos amarres comme un vrai marin. « Quando hay un poco de tiempo, pasa o officino, la pequena casita azul » il dit. A coté, il y avait Daniel, de La Civelle. « La baraque bleue » me traduit-il. « Ohoho … la casita azul ? Un palacio azul ! » Tonio se marre, tout en ronchonnant. Il fait un cagnard a crever, dans son « palacio ».
Depuis qu’on est passés au bureau il nous tanne. « La ancla, quando quieres la buscar ? ». Je lui dis que j’ai envie d’y aller demain, « à la baja ». « Ah, si. Y ahorra, no ? » As-tu besoin d’aide ? On peut venir avec notre « éssodiac ». Devant ma brève mais éloquente hésitation, il rajoute « Sin carga, no te preocupas ! ». « J’irai bien avec mon dinghy à moi, demain, à « la baja », et si je n’y arrive pas, je te dirai. SI je m’en sors tout seul, je n’ai pas de raison de te déranger. ». « Muy bien. » L’homme est sympa, pas collant, il n’insiste pas plus que ça. On part se balader un peu dans Escarabote, avec Aglaé. Il est sur un ponton, a rincer un peu les cat-way, et pique un sprint. « Tiens, il a oublié un truc… ». Il s’introduit dans sa cahute « azul » et sort avec un truc, effectivement. Il nous le tend. « Un plano, de Escarabote y Boiro. » Au cas ou.
Lundi, 26 aout, environ 16H. L’avant veille, on a essuyé LA déconfiture. Bredouilles. La veille, Tonio nous l’a redit. « Hombre, vamos buscar la ancla. ». T’as pas vu le vent, il y a au moins 30 nœuds, ça lève même du clapot dans la Ria, c’est du jamais vu ! Puis là, c’est mi-marée, il y a au moins 5m d’eau, et un courant de cheval, sur l’Arrecife. Laisse tomber, on ira demain.
Là, il nous coince. Pas d’échappatoire possible. « Vamos, hombre. Ahorra. » Et il me fait un signe de la tête, avec son sourire irrésistible. Genre « on essaie. Si ça ne marche pas, on avisera à ce moment-là. »
Je mets ma combi de néoprène, Aglaé aussi. On prépare un masque et des palmes, au cas où. J’embarque aussi de quoi démonter la jonction chaine-ancre, au cas ou. Puis une pince. Au cas ou. Le marinero arrive avec un canot de pêche. Il a du se dire, lui aussi, que la chaine, dans le « éssodiac », ça risquait de faire bobo.
Il nous embarque, on va sur le lieu. « Le blanc, c’est le bout de la chaine » je lui dis, en lui montrant les bouées d’orin. « 46m en 10mm, ça doit chercher dans les 150kg ». Il hoche la tête. Pas de problème. « Le rouge, c’est la ancla ». OK, on va sur l’ancre. Je tire, je la remonte un peu, puis un peu plus. Puis plus du tout. Il met les gaz. 40 chevaux à fond. Ça démarre en trombe et puis ça freine sec. « La roca » il dit. « Vamos a la cadena. » On va vers le petit pare-battage blanc. Il se met a tirer dessus. Ça s’entasse au fond de la barque. Cinq, dix, quinze. Je vois les marques colorées défiler. Il souffle un peu. « Tu ne veux pas prendre la relève ? » Si, si, normal. Je fais comme les vieux pêcheurs. La barque se balance dans le clapot. Quand elle descend – je fais filer de la chaine dans les fonds, quand elle monte – je coince autour d’un tolet de nage. Ça vient vite. Et puis plus rien. On est pile à la marque des 5m.
Le marinero me regarde. Je lui retourne la politesse. « On essaie de la secouer un peu, je laisse filer une dizaine de mètres, et tu tournes avec le bateau autour du rocher. Ça finira par sortir. ». On y va. Un tour. On recommence a tirer sur la chaine. Pas mieux. L’homme récupère l’orin de l’ancre aussi, on refait un tour. On réessaye. Cinq malheureux mètres de chaine restent désespérément coincés en dessous. Je me remets a tirer sur l’orin de l’ancre comme un dératé. Le bout se tend à mort, mais ne rompt pas. Comme le roseau de la fable… Je la vois, la pétasse, juste en dessous. Il me manque un mètre cinquante. On arrête un peu, je laisse l’ancre filer par le fond. Il laisse filer le rab’ de chaine. On souffle.
Dans le regard du marinero il y a marqué « je crois qu’il va falloir aller sous l’eau ». Avant-hier, c’était le tour d’Aglaé, alors à moi maintenant. Je commence à me motiver. Je la sens déjà, l’eau froide qui s’insinue sous la combi, en procurant un frisson désagréable dans la raie des fesses. Bon, un, deux, trois… Et le gars dit « on réessaye un truc. » Il reprend en même temps l’orin de l’ancre et la chaine. Il me donne le bout de ferraille a coincer sous le tolet de nage, il attache l’orin à un taquet et y fa, dans le sens contraire aux orins, en essayant, un peu au pif faut dire, de passer entre les deux. Avec le courant et le petit clapot… un peu au pif, j’vous dis. Et le canot avance. Et il avance. Il avance, vous voyez le truc ? Il n’a pas eu le coup de frein de tout à l’heure. Tonio fronce les sourcils, et esquisse son fameux sourire. « Hombre, l’ancre dérape. Je crois qu’on la tient ! » On se jette sur la chaine, tous les deux. On file tout dans la barque. Et au bout, 25 kg de Kobra, toute neuve, l’étiquette un peu déchiquetée par la rocaille du « Arrecife ». YESSSSS !!!!!!
« El mejor de todos !!! » Aglaé et moi, on sauterait bien sur le jeune marin, mais merde, un peu de retenue quand même. Alors on lui serre la main, et tiens, lui aussi, il est super content. « Tu travailles jusqu’à quelle heure ? » « Minuit. » « Et demain ? » Demain il ne travaille pas. « Faut que tu viennes déjeuner avec nous, sur le bateau. » « Aaaah… non, tu comprends, la mujer, los ninos… si je ne travaille pas, j’aimerais bien rester avec eux. » Il est vrai qu’il a un peu enchainé les services de nuit, le gars. « Au moins, on va boire une bière. » « Bien, bien, on verra, hombre, no te preocupas » il dit, avec une tape dans le dos. Il est content aussi. On range tout ça le long du ponton. On verra demain. Il y a Dominique et Henri, ils sont venus faire de l’eau. Un couple de normands, de Caen, sur un canot en alu, plan Berthelot. Sympa comme tout. Le marinero leur vend de l’eau, ils sont au mouillage alors l’eau est payante. 5€ les 100l. Il les aide a faire le plein. « Si vous voulez rester un peu, deux ou trois heures, j’en sais rien, mais pour moi, pas de problème. » Bien, ça nous laissera le temps de nous connaître. Je rangerai la chaine demain.
Mardi. Mercredi. Pas de marinero au sourire irrésistible. Le viejo, sympa comme tout, amoureux des chiens, a fait deux nuits d’affilée. L’autre gars, celui qui baragouine l’anglais, avec son bob, a fait les journées. « La ancla, you had it ? Iz ow key ? »/ Mais pas l’ombre de notre ami. J’aurais mal compris ? Faut dire qu’avec mon espagnol… Dans la barque je lui ai dit « yo habla un espagnol de tourista. En fait yo no habla espagnol. » « No me importa, hombre. Se comprenemos. » Entre castillan et galego, on finit par y arriver. Jeudi matin, je sors Gin pour notre balade matinale. Du Bavaria 36 amarré en face, sort un sosie de Daniel, le skipper de La Civelle. « OK, je vois, elle avait raison Maylen. C’est forcement lui, Nicolàs ». Nicolàs, c’est le Manitou de tous les ports de ce coté-ci de la Ria. Il a été maitre de port à Pobra, et là il dirige le service des manutentions de Ribeira, qui dessert aussi Pobra, Cabo de Cruz, Escarabote et qu’en sais-je. ANCRE1Daniel m’a filé son numéro. « Un jour il m’a dit que si j’avais le moindre problème dans la Ria de Arousa fallait que je l’appelle, il avait surement la solution. Et que si des amis à moi avaient des problèmes, qu’ils fassent pareil » m’a dit Daniel. Je lui demande si il est bien Nicolàs. « Si, si, yo soy Nicolàs. » Je lui dis qu’on est des amis de La Civelle. « Aaah, si, La Cibelle… Tu es de Roz Avel ? El barco es bien? No problemo de casco, hombre ? T’as regardé par en dessous ? » Je vois, les nouvelles circulent dans la Ria… je soupçonne Daniel et Maylen de lui en avoir touché un mot. « No problemo, j’ai regardé. On n’avait pas de vitesse, et la mer était super calme ce jour là. »
Je vois une petite voiture, avec un escabeau sur le toit, arriver. C’est mon marinero préféré. J’y fonce. J’ai préparé un cadre, avec une de mes aquarelles de La Roche Bernard. Et je réalise que je ne connais meme pas son nom. « Como te llama ? »

ANCRE3Premier Septembre.
Aujourd’hui on est à l’ancre, derrière la digue sud de Combarro. Si on se dandine aimablement dans le petit clapot que nous ont pondu les quelques vedettes qui tournent tout le temps par ici, c’est grâce à Tonio. Il était tellement content de son cadeau… « Ma femme aussi, elle va adorer, je suis sur. C’est ou, ça, exactement ? En Bretagne ? Ah, si… ». Nous, il nous a fait cadeau d’une ancre, Kobra, 25kg. Muchas gracias, hombre !

Bien à vous,
Le capitaine
Combarro, Ria de Pontevedra, dimanche 1 septembre, à minuit.

P.S. Une vidéo signée Aglaé Studios montre les images de l’opération. Le temps qu’elle soit chargée, donnez nous 24h, la connexion ne fonctionne pas bien au port de Combarro

Mise à jour du 2 Septembre 2013

Aglaé’s Studio a mis en ligne la vidéo ici

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À propos de Gu sur Roz Avel

Skipper of Roz Avel, a Kelly Peterson 44 cutter, built in Taiwan for Jack Kelly from San Diego, on a Douglas Peterson design. Sailing around the world without deadline or precise destination. Been in Galicia, Portuguese coast, Algarve, Andalucia. Waiting to put at sea again, she spends a tranquil winter in Saïdia, Oriental Morocco

Publié le 1 septembre 2013, dans bateaux, Espagne, Galice, Roz Avel, voyages. Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Elle est pas belle la vie ? Hein ?
    Moi je dis qu’elle est belle. 🙂

  2. Dans cette opération, le facteur « chance » n’est pas à négliger ! C’est bon signe !!

  3. Super contents du bon denouement de la chose …
    … hein ! que Nicolas c’est le sosie de Daniel, el Capt’N de La Civelle ! …
    Hâte à la suite de votre périple !

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