A Coruña. C’est ainsi que les hommes vivent…

J’avais promis il y a peu que je publiais quelques billets. A l’ombre, sur la terrasse du bar du Porto de Cabo de Cruz, c’est la meilleure place pour s’en occuper. Notre ami Gwendal, qui n’aime pas les mouillages forains, le disait bien – les marinas, c’est le top. Électricité, wifi, eau courante, terrasse à l’ombre, tu croises des gens sur les pontons, tout pour plaire. Au boulot, capitaine !

A Coruña. On y a passé deux semaines. On aurait pu y passer deux mois. Je pense même que c’est une ville ou j’aurais pu poser mes bagages. Mais non, Roz Avel attend qu’une chose, qu’on lui donne une belle houle longue pour descendre en glissant sur la pente. Cela dit, pas trop raide, la pente… vous vous souvenez, les 40 nœuds du coté d’Ortegal ? Moi si !

A Coruña, les hommes vivent. C’est tout le contraire d’une ville- musée. Ça bouge, ça bosse, ça avance. C’est passionnant, comme toute grande ville portuaire qui se respecte.

Au début du XXème siècle, le retour des immigrés des Amériques partis après la grande famine de 1800 (qu’on a rapidement appelé « les indianos » à l’époque) a représenté un évènement marquant pour la société galicienne. Esprits ouverts, ayant voyagé outre Atlantique, vu d’autres mœurs, les «indianos » vont imprégner la ville de leur mentalité libéral-sociale. Des personnalités politiques ou des intellectuels qui ont marqué leur temps y ont vécu et écrit, dont Ricardo Mella, pédagogue et intellectuel anarchiste – personnalités qui feront de A Coruña un des bastions de la libre-pensée européenne. La ville est voisine de celle de naissance du Caudillo, ce qui ne l’a pas épargné des bombardements intenses pendant la guerre civile. A Sada j’ai croisé des pochoirs néo-fascistes sur les murs, pour certains même en centre ville. A La Coruña j’ai croisé des grafs parlant de lutte sociale, de crise et de ses racines, de Mella ou d’autres working class heroes assassinés par les franquistes.

L’été commence à se faire sentir. Gin tire sur sa laisse dès qu’il voit un coin d’ombre. On suit le Paseo Maritimo depuis une demi-heure, on y est presque. L’entrée de la Ria est brumeuse, comme souvent par ici. Je fais un détour par la Ciudad Vieja. Drôle de mélange de casernes, de l’Hôpital et le Muséo Militar, de certaines maisons à l’abandon sur lesquelles des pancartes d’accès interdit clament sur fond rouge « Zona Militar », de couvents et d’églises, et au milieu de tout ça, des cervecerias, jamonerias, petits restaurants, mésons, pensions et sur les terrasses, dès l’arrivée du soir, plein de monde. La caña de Estrella, le verre de Sidra ou de vin, et à coté de ça une petite assiette de… de quelque chose. Peu importe. Les « tapas ». Pulpo gallego, mais aussi des « tacos », des rondelles de tentacule de poulpe, cuisinées dans une sauce rouge bien pimentée ou dans de l’huile d’olive et de l’ail. Dans un bar qui se respecte, rares sont les fois ou vous recevez la « caña » sans qu’on vous propose aussi un petit morceau d’empanadilla, les petits chaussons farcis au thon et légumes, une petite gamelle avec un morceau de viande en sauce ou quelques moules en sauce. Pour un peu plus d’un euro, vous buvez votre « caña » en grignotant un bout.

La place de la petite église que j’ai croqué un après midi était vide. Maintenant, c’est noir de monde. Nous sommes la semaine des fêtes médiévales. Le couple insolite d’un australien en manque de voilier et de sa copine galicienne qui est venu sur le ponton visiteurs de la Marina ce matin pour voir Roz Avel nous a prévenu qu’il risquait d’y avoir un peu moins d’animation que prévu – un horrible accident de train à l’entrée de Santiago a couté la vie à presque 80 personnes et plongé la Galice dans une semaine de deuil. C’est pourtant difficile de tout annuler, alors les drapeaux sont en berne, les visages un peu moins souriants, mais on avance quand même. Pour certains commerçants impliqués dans la féria c’est un investissement considérable, pour la ville aussi. Et devant le Réal Club Nautico, les trois mâts de l’Amerigo Vespucci veillent sur la les fêtards. Le navire-école italien est venu s’amarrer là, et on croise les cadets un peu partout dans la Ciudad, a se prendre en photo avec les manèges ou les tourne-broches sur lesquelles rôtissent des cochons entiers.

Leo par LeoC’était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table, on faisait des châteaux de sable…

T’as raison, Léo. C’est beau, l’Espagne. Les morts, à table… ça me rappelle que leurs demeures, comme en Corse, occupent des places de choix sur les hauteurs rocheuses. Les maisons des morts, vue imprenable sur l’Océan Atlantique. A table, c’est encore mieux avec les vivants. En flânant vers la Torre, je suis tombé sur les quartiers populaires de La Corogne. Là ou les gens vivent, en somme. Des immeubles de 10-12 étages des années 60-70, comme à La Courneuve (en plus propre). Des bars moins bien décorés qu’aux alentours de la Calle Santo Domingo, ou du front de mer. Ici, comme à Paris XVIII, le bar du coin s’appelle « Olympic ». A moins que ce ne soit « Souto », pour bien nous rappeler les liens entre le galicien et le portugais. Un peu plus loin sur la gauche, un pub irlandais vante sa Guinness. Nous sommes en terre celtique, n’oublions pas. Sur le trottoir d’en face un suisse, probablement, tient « Le Petit Valaisien ». A coté, il y a l’incontournable kebab. A coté du kebab, le « Dià », hard discount qu’on connaissait en France sous le nom de ED l’Épicier, avant que Michel Édouard Leclerc ne vende sa filiale discount à un distributeur espagnol. Le bistrot du quartier qui fait un menu « Contra la crisis : 3€, Filete con patatas ». Le supermarché de quartier qui vend les légumes du pays à des prix défiant toute concurrence. Les gens, à La Corogne, ne vivent pas sur le front de mer, mais ils y sont, souvent, le soir, a boire une Estrella Galicia et a grignoter une tranche de saucisson. Ils courent, aussi, sur le Paseo Maritimo… mais ça, c’est probablement une affaire de « rupins sportifs », me diriez-vous. Pas forcement. Juste que visiblement, le galicien entretient son corps. J’ai même vu des gens avec un bras en plâtre et des vieux bedonnants courir, faire du vélo ou faire de la marche sportive sur le Paseo. Ville de sportifs, A Coruña, dont le club emblématique s’appelle Deportivo, le bien nommé.

Les chats. Il y en a partout. Sur la digue qui protège le port de La Coruna il y en a des dizaines. Ils vivent entre les rochers, les gens leur donnent à manger, c’est leur royaume. Gin essaie de s’en approcher, mais il risque la punition. Un coup de griffe et il y laisserait un bout de truffe. Il sait ce que c’est. Dans la vieille ville, on en croise deux. Ils dorment sur le capot d’une voiture, au soleil. De la ruelle de derrière arrive une dame, sort ses clés. C’est sa voiture. Les minous s’en vont, Gin et moi aussi. On tombe nez-à-nez avec l’un d’entre eux, qui fait le dos rond et grogne. Mon chien est tétanisé. Il n’a jamais vu un chat si jeune faire preuve d’autant d’agressivité. Scotchés sur place, tous les deux. J’essaie de me pencher vers le chaton, pour l’amadouer. Il file en courant, avec un miaulement. Dans la seconde, une chatte squelettique nous fonce dessus – la mère du petit qui veillait au grain. On n’a pas demandé notre reste. Elle nous a poursuivi jusqu’au bout du pâté de maisons. Ouf, on se pose. On respire. C’est fini, ce coup-ci on l’a échappé belle.

Pointe de Herminio, il y a la Torre de Hercules. Probablement le plus ancien phare d’Europe, sinon du monde. Perché sur un sommet rocailleux, comme il y en a des milliers par ici. Chaleur, soleil de plomb, weekend. En arrivant au pied de la colline, sur la petite plage dans une baie le long du Paseo, des sardines humaines s’entassaient sur le sable, à coté d’une superbe piscine avec un pool-house d’une architecture très typée années 30. On fait le tour de la tour. Une colline en granit, avec à ses pieds la statue de Bréogan, le roi celte de la Galice. On sort de l’autre coté, là ou on a une vue sur la baie qui baigne la ville sur le coté ouest. L’océan. La vue est magnifique. Un car de police s’arrête d’un coup, au milieu de la rue. Un flic sort, dégaine son appareil photo. Il prend une photo de la Torre. « Celui-là, il doit être tout juste muté à La Corogne » dit Aglaé. « Il prend une photo, pour envoyer à ses potes. » En face, un jeune couple se partage une glace. Des vieux promènent leurs chiens. Des moins vieux promènent leurs enfants. Des enfants promènent leurs skateboards. Ça sent les vacances

Bien à vous, « meus amigos »

A Coruña en juillet et à Cabo de Cruz en aout 2013

Publicités

À propos de Gu sur Roz Avel

Skipper of Roz Avel, a Kelly Peterson 44 cutter, built in Taiwan for Jack Kelly from San Diego, on a Douglas Peterson design. Sailing around the world without deadline or precise destination. Been in Galicia, Portuguese coast, Algarve, Andalucia. Waiting to put at sea again, she spends a tranquil winter in Saïdia, Oriental Morocco

Publié le 20 août 2013, dans Architecture, bateaux, Espagne, Galice, Roz Avel, traditions locales, voyages. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :