A Coruna. Les caprices d’un Perkins. Mihai

Le type est assez grand, solide, brun, les cheveux un peu frisés, le regard ténébreux. Pas engageant. Il a l’air de faire la gueule en permanence. Il s’appelle José-Luis. Quand on lui parle de notre problème, il a l’air en même temps condescendent et… comment dire… très, très occupé. Une fois que je lui dis que j’ai la came dans mon sac à dos, il se détend un peu. « Bon, on va déjà jeter un coup d’oeil. Je donne ça à un de mes gars, qu’il regarde un peu. Suivez-moi. » « OK »
On rentre dans un atelier immense, propre comme un sou neuf, et on va au fond, devant un établi, quelques placards de rangement, quelques hors-bords démontes et un type chauve, entre deux ages, bronzé. Le brun ténébreux l’appelle.

« Mihai ! »Mihai1

 

Remonter, monter, redémontrer et remonter un démarreur de Perkins 4236 c’est l’affaire de plus ou moins 20 minutes. C’est vrai que la première fois, ça n’a pas été sans douleur. C’est toujours dur la première fois. On se pose plein de questions. Et sur le bouquin, ils parlent d’une goupille. Elle est ou, cette foutue goupille ? Ça serait-il cette vis, qui n’a aucun sens, si ce n’est de tenir en place un truc à l’intérieur ? Quel truc, à l’intérieur ? C’est quoi, un solénoïde ?
Justement, c’est quoi, un solénoïde ? Très simplement dit, une petite bobine dans un tube en métal avec un genre de piston au bout, qui donne un premier coup de pied au cul au moteur électrique qu’est le démarreur, qui lui donne un deuxième coup de pied au cul d’un gros moteur diesel qui s’appelle Perkie. 4236 de son prénom. D’habitude, ça marche. Pas maintenant. Allez, un coup de tournevis par ici. Tiens, t’as vu comment c’est foutu, à l’intérieur ? C’est ça, les charbons… ça ressemble à la photo du blog du mec du forum truc, qui donnait le topo du démontage d’un démarreur marque bidule. Mais nous, c’est du Delco-Remy. C’est pas grave, j’te dis, rien ne ressemble à un démarreur qu’un autre démarreur.

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L’affaire d’une vingtaine de minutes, le démontage d’un démarreur. On regarde un peu partout, on envoie du pschitt WD40 là ou ça coince. C’est plutôt en bon état, sauf que c’est sale, un peu noirci et un fil ou deux sont partiellement dénudés. On nettoie tout ça, on barbouille de spray pour contact électrique partout ou c’est nécessaire, on remonte, c’est bon. Coup de clef. Couiiicouiiiic… couiiic…vrouuuuummmmmm !
A bord de l’Ovni 445 d’a coté, applaudissements. Les voisins ont suivi toute l’épopée du démarreur et me lancent « ça mérite un grand BRAVO ! ». Bon, ça, c’est fait. On peut s’attaquer au montage de Heidi.
Heidi, c’est une machine extraordinaire qui devra nous permettre de faire du bronzing sur le pont pendant qu’elle barre Roz Avel. En mode vent, et sans consommer d’électricité j’vous prie. On lui a donné un nom de suissesse, costaude et courageuse, qui travaille dur dans toutes les conditions. On lui donnera du chocolat de temps en temps. On y met beaucoup d’espoir. Pour l’instant, faut la monter, et c’est loin d’être aussi simple que dans le manuel. Première chose, tourner le bateau en tirant sur les amarres, pour le mettre cul au quai.
Bon, la potence de fixation du haut, c’est de la gnognote. C’est « péti’ affaire », « cacaba », comme on dit au village, du coté d’Abidjan. J’arrondis à la ponceuse les cales en teck pour qu’elles épousent la forme du tableau arrière, je fais deux trous, je me prépare des contreplaques en CP et le tour est joué. Celle du bas, c’est une autre paire de manches. Elle n’est pas articulée, donc faut trouver le bon angle. Pour ça, on travaille la pièce en teck à la ponceuse, et on joue sur la longueur du tube en inox qui est fourni plus long. Inox, 50mm, a couper sur mesure. Fastoche. Allez-y, mettez-vous au boulot, je vous donne ma scie à métaux.
Heureusement qu’un jour, lorsqu’on travaillait sur TAYO (autrement dit, dans une autre vie), Véro m’a offert une disqueuse. Elle a sa place dans le local atelier de Roz Avel, et sur Heidi, sans elle, on aurait été dans la panade grave. Car la longueur, tu la mesures comme tu peux, à l’arrière du bateau, pendant qu’un semblant de houle rentre dans le port, et t’as mis en place un bout de tube en plastique à la place du futur axe. Faut pas faire tomber les pièces dans l’eau, il y a 10m de fond à marée basse.
On a coupé trois fois ce foutu tube. Un cm par ci, deux cm par la. A la fin, il paraissait OK. On a fixé la potence du bas, mis l’axe en place, tout allait bien sauf que la « Sleeve », le joint en pvc qui rhabille le tube au droit des mâchoires de fixation, ne rentrait pas. Pas le bon angle, je te dis. Merde, je t’ai dit de faire attention ! Faut pas faire tomber les pièces à l’eau, il y a 10m de fond à marée basse !
La « E-sleeve » est partie dans les bas-fonds de la Marina Coruna. Et moi, comme un con, je n’ai que ma pomme pour engueuler. J’essaie de baratiner des ouvriers qui me filent un bout de tube PVC de plomberie. Le bon diamètre extérieur. Ça a l’air bien, ce truc. Sauf qu’à l’intérieur, trop petit ! Je songe à de la chambre à air ou du joint néoprène. Et entre temps, j’écris à John Curry. Qui me répond que c’est important que ce soit la bonne épaisseur, qu’il peut m’envoyer la pièce, qu’il me la fait à 12€, qu’il y en a pour 16€ de port plus un peu de TVA, livré en trois jours à A Coruna. 33€, mais on a le truc pile-poil. OK, on y va.
En attendant, on se dit « tiens, on va démarrer le moteur, pour voir ». Coupe-circuit de batterie en position. Ventilo en marche. Coup de clé… Clac. Et rien. Encore une fois. Clac. Et rien. Meeeeeeerde !
Rebelote. Un tour sur le manuel de Perkins, deux tours sur les forums. Merci Hisse-et-oh – symptôme typique de solénoïde cramé. Merci au site « Engine parts » qui est le seul a vendre le solénoïde séparément. Pas merci à Secodi, à Nantes, THE agent Perkins français, qui ne vend que le démarreur complet, pour 465€ HT, plus transport… alors on commande chez les anglais. Tout compris, 70€ livré chez nous en trois jours. On reçoit ça à peu près en même temps que la « E-sleeve ». Tout va bien, on va pouvoir partir demain. On est vendredi midi, première chose, je monte le solénoïde pour voir. Coup de clé. Clac… clac… clac… Meeeeeeeerde !
Les filles de la capitainerie nous donnent la carte de José-Luis. C’est le chef d’atelier de réparations de Marina Coruna, Marina Seca. On met le démarreur dans le sac à dos et on y va. On trouve le brun ténébreux. Et on trouve Mihai.
« Mihai… român ? »
« Hmmm… da ! »
« Si eu ! »
« Hei, bravo… de unde ? »
« Din Timisoara. »
« Ooooo… bravo, excellent. »
Mihai2Le type commence par mettre le démarreur sur le banc de test, il vérifie si il reçoit du jus, enfin, les premiers gestes. Et on commence a papoter. Pour la première fois j’ai l’impression qu’on a du bol !
Il fait ce qu’aucun mécano, qu’il soit français, espagnol, allemand ou norvégien, ne fait plus – il RÉPARE les pièces. Il ne change pas si pour ça, il ne nous vend pas un démarreur neuf en regardant d’un air désolé les charbons un peu noircis. En ouvrant le démarreur, il sort l’induit, il démonte les charbons, il passe un coup de papier-verre et me dit « La bobine, là, le rotor, il est comme neuf. Aucune raison de changer le démarreur. Je vais te le réparer, tu verras, après lui avoir fait ce que je vais lui faire, ce sera reparti pour 10 ans ! ».
Deux heures plus tard et une bonne conversation en roumain, l’affaire est à nouveau dans le sac. A dos, le sac. Montant de la facture – 48 €TTC. José-Luis, en passant par là, lui cause en espagnol. Mihai lui répond quelque chose, et me montre, en disant « Il est de mon pays ». « Non ! Roumain ? ». « Si ! ». « Le monde est petit ! » Faut dire que dans la voile, surtout en grand voyage, les navigateurs roumains ne sont pas légions. Les mécanos, un peu plus, surtout en Espagne, mais de là a les trouver dans le milieu du naval… On invite Mihai à bord de Roz Avel, pour le lendemain, au déjeuner.
L’homme est sympathique, jovial, bon vivant et originaire de Bucarest. Avec une admiration sans marges pour les gens de Transylvanie et du Banat (ça tombe bien, je viens de Timisoara et j’ai passé toutes mes vacances pendant des dizaines d’années chez mes grand-parents paternels, en Transylvanie). Je lui mets un ti-punch sur la table, ça l’impressionne. « Tu y mets quoi, dedans ? ». Mais le coup de grâce, c’est les tartines de zakouska. Les pots de zakouska de ma maman, et de sa copine Rozsi. Puis la salade de tomates et de fromage, notre fromage de chez Rodica, la bergère de Silvas. On parle cuisine du pays. Mihai a les larmes aux yeux et la chair de poule. Je crois qu’on est en passe de se faire un ami.
On a nos numéros de téléphone et on se connait. Si ça se trouve, on sera aux Baléares à peu près au même moment. « Si ça marche, je t’emmène à bord pour une partie de pêche, Mihai ». « Tu sais, moi, les bateaux, j’aime les réparer, les bichonner, les entretenir… naviguer, c’est autre chose. Tant que je vois la cote ça va à peu près. Si on s’éloigne, je ne peux pas. Je veux rentrer. Je ne suis pas en confiance. ». Bon, mais un petit tour dans les criques de Majorque, ça, tu vas aimer. Pour sur.IMG_0003

Et voilà. Maintenant je crois vraiment qu’on a le droit d’avoir de la chance. On est partis à Ares, au mouillage. Village populaire de pêcheurs galiciens. Plage populaire de vacanciers espagnols. Soleil, marché (pas cher du tout, en temps de crise… vous savez, la crise…), des petites maisons avec des balcons en bois posés sur des corbeaux en pierre bordent les ruelles, mélangées à de vilains immeubles des années 60-70 dans un conglomérat architectural dont l’Espagne d’après la guerre a le secret. On mange des pêches juteuses à souhait. Sur la cale du petit port derrière la digue, deux pêcheurs qui retapent un petit canot majorquin admirent Little Gu. Aglaïa me dit que c’est pour la première fois qu’elle a le sentiment de vivre la sensation de liberté pour laquelle on est partis. Mais ça, c’est une autre histoire. L’affaire d’un prochain épisode.

Bien à vous.

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À propos de Gu sur Roz Avel

Skipper of Roz Avel, a Kelly Peterson 44 cutter, built in Taiwan for Jack Kelly from San Diego, on a Douglas Peterson design. Sailing around the world without deadline or precise destination. Been in Galicia, Portuguese coast, Algarve, Andalucia. Waiting to put at sea again, she spends a tranquil winter in Saïdia, Oriental Morocco

Publié le 26 juillet 2013, dans bateaux, Espagne, Galice, Roz Avel, voyages. Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Les joies du grand voyage ! Passer son temps à slalomer entre les requins qui n’en veulent qu’à ton fric, les rencontres hasardeuses et bienfaisantes, et les moments de recueillement devant un panorama pas dégueux du tout… C’est bien pour ça qu’on s’en va !

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